Né pour être près des jardins

Sano Tôemon compte plus de 70 ans de carrière comme jardinier. Ses aïeux vivaient de l’agriculture sur des terres dépendantes du temple Ninna-ji, à Kyoto. Puis, vers le milieu de l’époque d’Edo, ils ont commencé à développer une activité d’horticulteur et de pépiniériste. C’est là que le futur XVIe Tôemon est né. En tant que fils aîné, il était destiné à prendre soin des jardins.

« Dans toutes les familles, comme le père et la mère travaillaient, ce sont les grands-parents qui s’occupaient des enfants. Mon grand-père me chérissait, et peu à peu, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à observer son travail. Et j’ai retenu. Puis l’âge venu, j’ai toujours travaillé en me rappelant de ses méthodes.

Je n’ai pas appris ce métier parce qu’il fallait que je trouve du travail. C’est juste que dans ma vie à moi, c’est ce travail-là qui m’attendait… Tout simplement ! Et c’est tout naturellement que je me suis mis à aimer ce métier. Mon grand-père et ma grand-mère m’ont bien "domestiqué", je crois (rires) ! Tellement bien qu’il ne m’est jamais venu à l’idée de contester mon labeur. »

Que ce soit devant les êtres humains, les plantes ou même les pierres, Sano Tôemon fait toujours preuve d’une attitude respectueuse. C’est pourquoi il est autant apprécié en tant que personne qu’en tant que professionnel, et jusqu’auprès des jeunes.

« À Hiroshima, j’ai eu la chance de travailler à l’aménagement d’un vaste lotissement, en collaboration avec une entreprise de paysagistes locaux. Au début, il n’était question que de planter quatre cerisiers. Or, à l’origine, la région était très riche culturellement. En particulier, c’était la région d’une tradition de théâtre rituel très ancien appelé Iwami kagura. Mais tout s’est éteint le 6 août 1945. Même si l’on ne voit plus rien maintenant, les cicatrices de la bombe atomique sont encore là, sous la surface. Le président de cette entreprise m’a dit : "Bien sûr, réaliser du profit est important, mais ce n’est pas tout. Je voudrais ressusciter la culture ancienne du kagura et de la cérémonie du thé en plein air (nodate)". Il n’en fallait pas plus pour m’enthousiasmer !

Mais au début, je lui ai fait comprendre que c’était compliqué de faire pousser des cerisiers à Hiroshima. Le sol est sableux, et ce n’est pas un terrain propice pour ces spécimens… "Il va falloir changer le sol" lui ai-je dit alors. Et pour cela, j’ai posé mes conditions : il allait falloir creuser, et enrichir le sol à l’ancienne, c’est-à-dire par enfouissement de déchets végétaux, de charbon de bois et de fagots de branchages. Puis attendre la meilleure saison pour planter les cerisiers et les bambous. Toutes mes conditions ont été acceptées. Et ils ont coopéré pendant trois ans. Car voyez-vous, plus que le savoir-faire, ce qui compte le plus dans le travail, c’est la confiance que vous avez dans vos partenaires.  Ne jamais oublier de l’entretenir et de la cultiver. C’est exactement ce que je dis aux jeunes. »

« Pour exemple, le jardin que j’ai conçu avec Isamu Noguchi pour le siège de l’Unesco à Paris n’a été rendu possible que grâce à notre solide confiance mutuelle. Mais nous n’avons jamais mélangé l’amitié et le travail…, ce qui est pour moi la clef des longues relations. »