La guerre, c’est plus que des victimes

— Les personnes au cœur de vos récits – le général Kuribayashi, Shimao Miho, Hara Tamiki – sont liées à la guerre. Qu’est-ce que la guerre, pour vous ?

K.K. Mon intention n’était pas, dès le départ, d’écrire sur la guerre. Mon premier ouvrage vient d’une attirance pour la personnalité du général Kuribayashi. Mais pour comprendre cet homme, j’ai eu besoin de tout savoir sur la bataille d’Iwo Jima. C’est dans cet ordre que les choses sont arrivées. À ce moment-là, je n’avais pratiquement aucune connaissance sur le conflit ou sur le système de l’armée. Au fil de mes recherches, j’ai eu la chance de découvrir des documents inédits, mais je dois avouer que c’était la première fois que j’avais l’occasion de travailler sur des documents historiques.

Lettres d’Iwo Jima a été traduit et publié dans huit pays parmi lesquels les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.
Lettres d’Iwo Jima a été traduit et publié dans huit pays parmi lesquels les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

— La bataille d’Iwo Jima est connue aux États-Unis, où le général Kuribayashi est un homme respecté. En comparaison, elle était peu connue au Japon jusqu’à la sortie de votre livre.

K.K.  Je pense que la grande majorité des Japonais ne savait même pas où se trouvait Iwo Jima. Certains ignoraient jusqu’à l’existence de cette île. Avant le film de Clint Eastwood intitulé Lettres d’Iwo Jima, quand j’ai parlé à un journaliste d’aller enquêter sur place, il m’a répondu que les reportages à l’étranger étaient compliqués à organiser (rires). Pour lui, Iwo Jima, ce n’était pas le Japon.

Mon livre a aussi attiré l’attention en partie parce qu’il s’agissait d’un récit de guerre, avec pour héros un militaire haut gradé, le tout écrit par une femme. Au fil de la rédaction, je me suis rendu compte que depuis mon enfance, je n’avais presque jamais eu accès, dans les médias, à des récits de guerre ayant un militaire pour héros. Aujourd’hui encore, les séries télévisées diffusées au mois d’août à l’occasion de la commémoration de la fin de la guerre sont généralement centrées sur le bombardement atomique, la bataille d’Okinawa ou le bombardement de Tokyo, des événements qui ont fait de nombreuses victimes civiles. La seule exception, ce sont les séries qui prennent pour un héros un jeune homme destiné à devenir kamikaze. Bien entendu, ces événements doivent rester dans les mémoires, mais la guerre, ce n’est pas que cela. Il est nécessaire de dépeindre avec précision les gens qui se trouvaient au cœur de l’action, là où l’on tuait et l’on se faisait tuer. Je ne milite pas pour raconter les actes de violence, mais il y a une place pour les œuvres qui dépeignent factuellement ce qui s’est passé sur le champ de bataille. Décrire la guerre uniquement du point de vue des victimes est étrange, pour moi.

— Lettres d’Iwo Jima a été traduit en huit langues. Le fait d’être lue à l’étranger, est-ce différent d’être lue au Japon ?

K.K.  Au début, quand la traduction anglaise est sortie aux États-Unis, je lisais presque tous les commentaires en anglais publiés sur Amazon. Cela a été un soulagement de constater que les lecteurs exprimaient leur respect pour les soldats japonais ayant combattu à Iwo Jima pour leur patrie.

L’île d’Iwo Jima est sans doute l’un des seuls champs de bataille du monde où les pays qui se sont combattus célèbrent ensemble le souvenir de leurs morts. J’ai participé trois fois à cette cérémonie. Des hommes qui se sont affrontés au péril de leur vie peuvent se comprendre, c’est ce que j’ai découvert en voyant fraterniser d’anciens soldats japonais et américains. C’est étrange, mais un lien fort naît de la guerre et de la mort.

Cérémonie nippo-américaine du souvenir à Iwo Jima, le 24 mars 2018 (Jiji)
Cérémonie nippo-américaine du souvenir à Iwo Jima, le 24 mars 2018 (Jiji Press)