Héros tragique versus ennemi de la société

À première vue, Takakura Ken et Sugawara Bunta ont une allure très différente. Le premier est grand et mince avec un air à la fois grave et rude. Son regard en général aimable devient parfois d’une grande dureté, en fonction de la situation. Mais il a fortement tendance à ne pas montrer ses émotions. Les personnages qu’il interprète dans les films des studios Tôei portent beaucoup plus souvent des tenues traditionnelles japonaises que des vêtements occidentaux. Son arme de prédilection est le sabre court (tantô) et il n’utilise jamais d’armes à feu. Takakura Ken incarne les valeurs traditionnelles japonaises de loyauté et de fidélité et il laisse éclater sa colère quand son code de l’honneur est bafoué. C’est un personnage profondément tragique, drapé dans sa dignité, et qui continue à se battre seul contre l’adversité même quand il sait que son destin est scellé.

Sugawara Bunta donne d’emblée l’impression d’être issu des couches les plus populaires de la société japonaise. C’est un homme de haute taille, à l’instar de Takakura Ken, mais il a un visage émacié avec deux rides verticales profondes entre les sourcils épais qui lui barrent le front. Il a l’air plutôt minable et ne relève pas du registre du tragique. En fait, il est pathétique. C’est un éternel malchanceux condamné à arriver toujours trop tard et à perdre systématiquement au jeu de la courte-paille. Il est incapable d’exprimer la rage qu’il nourrit au fond de lui-même. Si bien que, quand il explose et qu’il révèle sa face cachée, il se transforme en un véritable monstre d’une cruauté inhumaine, qui piétine allègrement le code de l’honneur et viole les femmes.

Aussitôt après la Seconde Guerre mondiale, l’Archipel a traversé une période très dure où les Japonais ont dû se battre pour survivre au milieu des décombres et du marché noir. L’ordre moral qui avait prévalu jusque-là s’est complètement effondré, ne laissant aucune place pour l’esthétique tragique de l’honneur incarnée par Takakura Ken. C’est ce contexte qui sert de cadre aux films de gangsters où apparaît Sugawara Bunta. Des films dont le titre a toujours une connotation sordide : Yotamono no okite (Loi des racailles, 1968), de Furuhata Yasuo (né en 1934) ; Mamushi no kyôdai (Les frères Vipère, 1971) de Nakajima Sadao (né en 1934) ; Kyôken san kyôdai (Trois frères enragés, 1972) de Fukasaku Kinji (1930-2003) ; Gorotsuki butai (Une troupe de gredins, 1969) d’Ozawa Shigehiro (1922-2004)… Les yakuza d’avant la Seconde Guerre mondiale interprétés par Takakura Ken appartiennent à un monde souterrain en marge de la loi, qui n’a pas grand chose à voir avec la société japonaise ordinaire. Mais les gangsters de l’après-guerre incarnés par Sugawara Bunta se comportent comme des malfrats violents et hostiles au reste de la population qui, de ce fait, éprouve une profonde haine à leur égard.

Des héros différents de ceux des films d’action d’Hollywood

Les personnages interprétés par Takakura Ken et Sugawara Bunta ont toutefois un point commun. Dans leur vie, il n’y a pas de place pour les femmes et ils accordent beaucoup d’importance aux amitiés viriles. Dans les deux films que j’ai mentionnés au début de cet article, le personnage principal est entouré d’hommes avec lesquels il entretient des rapports fondés sur une confiance à la vie à la mort. Ils se considèrent comme des frères de cœur et leurs liens sont si forts qu’ils excluent toute relation avec des femmes.

Je tiens à préciser que les liens qui unissent ces personnages n’ont rien d’homosexuel et qu’ils relèvent de l’homosocialité. Car ces héros, qui évitent soigneusement tout contact avec les femmes, sont aussi complètement hostiles aux relations sexuelles entre personnes du même sexe. Ils entretiennent des rapports de type fraternel fondés sur une parfaite compréhension mutuelle. Il leur suffit d’un simple regard et de très peu de mots.

Pour mieux cerner ce genre de personnages, il est intéressant de les comparer aux héros des films d’action et de gangsters d’Hollywood. Quand Clint Eastwood ou Bruce Willis jouent des rôles de hors la loi, ils finissent toujours par retrouver la femme qu’ils aiment à la fin de l’histoire. Mais les films japonais où apparaissent Takakura Ken et Sugawara Bunta ne se terminent jamais par ce genre de « happy end ». Leurs héros voient leurs frères d’armes mourir sous leurs yeux et ils marchent en silence vers leur propre mort.

Toutefois ce type de cinéma fondé sur les amitiés viriles ne se limite pas au Japon. On en trouve aussi des exemples dans d’autres pays d’Asie. Les personnages interprétés par Chow Yun-fat ou Leslie Cheung dans les films d’action de Hong Kong appartiennent eux aussi à un monde profondément homosocial où l’amitié virile joue un rôle capital. Ils répètent inlassablement « Nous avons toujours été ensemble, tous les deux ». En fait, les concepts d’homosocialité et d’amitié virile sont des critères qu’il ne faut surtout pas négliger quand on fait une analyse comparative des films d’action d’Hollywood et de ceux de l’Asie.

(Photographies du titre : [à gauche] Sugawara Bunta dans Combats sans code d’honneur de Fukasaku Kinji, 1973, © Tôei, Jiji Press ; [à droite] Takakura Ken dans Black Rain de Ridley Scott, 1989, ANP/Jiji Photo)