Un confinement strict
Pendant le confinement, la police s’est montrée extrêmement stricte. Nos livreurs, bien qu’habilités à sortir en tant qu’employés d’un « service essentiel », ont été questionnés de nombreuses fois sur le chemin du travail.
Ils finissaient par arriver au restaurant après avoir montré leur badge ou leur uniforme de cuisinier, par exemple, ou après avoir fait un détour de plus de deux heures à pied – et parfois, il leur était impossible de venir.
Je leur avais bien dit de faire attention et de suivre les consignes, car ici, la police et l’armée ont toujours le dernier mot. Les médias ont d’ailleurs rapporté le cas d’un jeune qui s’est opposé à un contrôle de police et qui a été abattu.
Les membres de mon équipe qui pouvaient venir travailler à pied étaient les mieux lotis ; ceux qui, en temps normal, prenaient le bus n’ont pas pu venir.
Le confinement a été déclaré en imposant à tous de travailler depuis chez soi, mais on peut se demander pour quelle proportion de la population c'était réellement possible...
Bien des personnes gagnent en effet leur vie en conduisant un moto-taxi, et encore plus d’autres prennent un moto-taxi pour aller acheter des produits dont la revente leur assure un maigre profit. La majorité des gens vivent ainsi, au jour le jour ; il est clair que le confinement a dû être une véritable épreuve pour eux.
Au même moment, au Japon, l'état d’urgence n’avait pas encore été déclaré ; bien que le travail à la maison soit recommandé, les transports en commun étaient paraît-il toujours aussi bondés. Alors que, avec le recul, la logistique et les infrastructures de l’Archipel sont d’une perfection qui relève du miracle, les gens se sont précipités sur certains produits, causant des ruptures de stock dans les supermarchés. On est bien loin du Rwanda.
Ici, presque personne n’a assez d’argent pour faire de tels stocks. L’interdiction de sortir n’est pas une source de stress ; elle est tout simplement dramatique pour tous ceux qui n’ont plus la possibilité de gagner au quotidien de quoi nourrir leur famille. Et pourtant, la population a suivi les directives gouvernementales, coûte que coûte. Il n’y avait pas d’autre choix.
Pas de retour en arrière
La situation ne risquait-elle pas d’engendrer une dégradation de la sécurité ? Quand la suspension des vols internationaux a été annoncée, je me suis demandé si je devais rester ou non, moi, une femme seule avec deux jeunes enfants. L’insécurité et les violences contre les étrangers constituaient un risque, mais qui m’a semblé faible au Rwanda. J’ai donc décidé de rester.
Actuellement, le Rwanda accueille environ 12 000 résidents occidentaux et asiatiques (ils étaient autour de 4 000 en 2014 d’après les statistiques officielles). D’après ce que j’ai pu en voir autour de moi, je dirais que 70 % d’entre eux sont repartis dans leur pays. Sans doute que pour beaucoup, le souvenir du génocide a pesé dans la balance.
Mais en cinq années ici, il m’a semblé que c’est précisément la tragédie de 1994 qui a fait du Rwanda le pays stable qu’il est aujourd’hui. La population est déterminée à ne pas revenir en arrière, à ne jamais revivre la même chose, une volonté qui se manifeste dans la confiance et le soutien sans faille accordés au pouvoir, et qui nourrit l’espoir en l’avenir.
La force de ce pays, face à la crise du coronavirus, n’est-il pas de la considérer comme une difficulté parmi tant d’autres traversées jusqu'à présent ? L’industrie et l’emploi salariés sont quasiment inexistants ici. Certaines maladies infectieuses désormais éteintes dans les pays riches ont toujours cours et le système médical est fragile. Cette année, en prime, les inondations sont nombreuses. Ici, quand il pleut fort, rares sont ceux qui peuvent dormir sur leurs deux oreilles sans craindre que leur maison s’effondre.
Ici, personne ne se plaint de la crise sanitaire comme si c'était la fin du monde. Et depuis que j’ai ouvert l’Asian Kitchen, jamais je n’ai subi de discrimination.
J’ai dû annoncer à mes employés une forte baisse de salaire. Ce sont eux qui, au contraire, m’ont encouragée à tenir bon en me disant que tout finirait par s’arranger. La crise continue mais, entourée des Rwandais et de leur foi inébranlable dans l’avenir, grâce à leurs encouragements, le restaurant reste ouvert.
(Photo de titre : l’auteure, au premier rang, deuxième en partant de la droite, et les employés du restaurant Asian Kitchen. Toutes les photographies sont de l’auteure.)
