Un écrivain qui en a inspiré beaucoup d’autres

La pandémie actuelle a également rappelé à l’attention des lecteurs le livre de Michael Crichton (1942-2008) intitulé La Variété Andromède , publié aux Etats Unis en 1969. Komatsu Sakyô a laissé entendre lui-même en plaisantant que l’auteur de cet ouvrage s’était inspiré de son roman « Le jour de la résurrection ». « À l’époque, on avait envoyé un résumé du livre de Komatsu Sakyô à la 20th Century Fox en vue d’une adaptation au cinéma. Il y a donc de grandes chances pour que Michael Crichton l’ai vu », confirme Ômori Nozomi. « Toutefois si elles présentent des points communs au début, les deux œuvres prennent ensuite des directions complètement opposées. “Le jour de la résurrection” est une fresque d’une envergure colossale qui dépeint la quasi extinction du genre humain. La Variété Andromède est au contraire un ouvrage de style réaliste où l’on voit des scientifiques s’efforcer pendant cinq jours de contrôler une dangereuse bactérie pathogène inconnue, rapportée sur Terre par un satellite. »

Fukkatsu no hi  (« Le jour de la résurrection ») a été traduit en anglais (Virus) en 2012. La submersion du Japon l’avait été dès 1976 (Japan Sinks) ainsi que dans quantité d’autres langues dont le français, en 1977. Mais si La submersion du Japon a fait un tabac dans l’Archipel dès sa parution, cet ouvrage n’a pas eu un grand succès au niveau mondial. « Dans les années 1970, aucun roman japonais  de science-fiction ou presque n’avait été traduit. Dans la version en anglais, le texte avait été réduit de moitié et c’est pourquoi il est passé pratiquement inaperçu », souligne Ômori Nozomi. « Si La submersion du Japon avait été traduit dans son intégralité, il serait peut être devenu un best seller comme Le problème à trois corps de l’écrivain chinois Liu Cixin. »

L’influence de Komatsu Sakyô sur Le problème à trois corps 

Le problème à trois corps est le titre du premier volume d’une trilogie de science-fiction publiée en 2008. Ce roman-fleuve qui a été traduit en anglais en 2014 et en français en 2016 aux éditions Actes Sud s’est vendu à 29 millions d’exemplaires à travers le monde. Il raconte l’invasion de la Terre par des êtres venus d’une autre planète.

D’après Ômori Nozomi, Liu Cixin été indéniablement influencé par La submersion du Japon de Komatsu Sakyô. « Au moment de la parution de La submersion du Japon en 1973, la Chine était en pleine révolution culturelle. À l’époque, il y avait très peu de traductions de romans étrangers dans ce pays. Mais curieusement La Submersion du Japon et les romans de l’écrivain anglais Arthur C. Clarke ont été traduits relativement rapidement en chinois. Liu Cixin, qui est né en 1963, les a lus quand il était étudiant. Et il s’en est semble-t-il largement inspiré pour son œuvre. Toutefois ce n’est qu’à partir des années 1980 qu’un grand nombre d’ouvrages de science-fiction en japonais et en anglais ont été traduits et publiés en Chine. »

Les deux premiers tomes de la traduction du Problème à trois corps en japonais sont d’ores et déjà parus. Et c’est Ômori Nozomi qui assume la direction de l’équipe chargée de ce travail. D’après lui, Liu Cixin s’est de toute évidence inspiré d’Arthur C. Clarke pour le premier volume et de l’écrivain américain Isaac Asimov (1920-1992), pour le second. Et l’influence de Komatsu Sakyô est visible dans l’ensemble de l’œuvre. « Un des grands thèmes développés par Liu Cixin c’est d’envisager ce qui se passerait si la Terre était détruite. On peut donc considérer Le problème à trois corps comme une version de La submersion du Japon appliquée à l’humanité toute entière. La façon dont l’auteur considère l’histoire des hommes et la Voie lactée avec une perspective macroscopique sans perdre pour autant de vue la réalité ordinaire de l’humanité fait indéniablement penser à Komatsu Sakyô. En particulier dans le troisième volume de la trilogie où il y a un peu partout des scènes qui rappellent étrangement La submersion du Japon. »

Un écrivain de science-fiction engagé

« Je crois que  la première génération des écrivains de science-fiction japonais, et en particulier Komatsu Sakyô, s’est interrogée sur le rôle de la SF vis-à-vis de la société. Mais j’ai l’impression qu’à partir des années 1990, ce genre littéraire s’est coupé de la réalité. On a certes réalisé quantité de films et de dessins animés de science-fiction, mais les romans de SF ont évolué au point de devenir un nouveau genre déconnecté du monde. Heureusement les choses semblent être en train de changer depuis quelques années. Le succès phénoménal à l’échelle de la planète du roman chinois Le problème à trois corps prouve d’ailleurs que le genre de  la science fiction est en train de reprendre des forces.

Certains n’ont pas hésité à surnommer Komatsu Sakyô le « bulldozer informatisé de la science-fiction » en raison de l’activité débordante dont il a fait preuve et de l’étendue du cercle de ses relations. Il est vrai que l’écrivain japonais a collaboré avec l’anthropologue Umesao Tadao (1920-2010), le sociologue Katô Hidetoshi (né en 1930) et d’autres chercheurs de l’Université de Kyoto, et que ceux-ci l’ont tous influencé quand il a conçu La submersion du Japon. Il a par ailleurs participé en tant que sous-directeur d’un pavillon à thèmes à l’Exposition universelle (Expo ’70) qui s’est tenue à Osaka en 1970.

« Komatsu Sakyô était à la fois un écrivain et un producteur », ajoute Ômori Nozomi. « En 1970, il s’est non seulement investi dans l’Expo ’70 d’Osaka mais il a aussi organisé un symposium international de science-fiction qu’il a contribué à financer en cherchant activement des sponsors, en particulier dans le milieu des affaires. Il a ainsi réussi à réunir pour la première fois des auteurs de SF orientaux et occidentaux dont Arthur C. Clarke. Un événement exceptionnel pour l’époque. »

Pour Ômori Nozomi, Komatsu Sakyô est un écrivain de science-fiction unique en son genre, comme on n’en verra plus jamais. Un homme plein d’énergie, doté d’un enthousiasme communicatif et profondément impliqué dans la société. 

(Interview d’Ômori Nozomi et texte par Itakura Kimie, de Nippon.com. Photo de titre : Komatsu Sakyô. Kyôdô News Images. [au centre] la couverture du roman Fukkatsu no hi ;  [à droite] la couverture du roman La submersion du Japon (édition japonaise). Avec l’aimable autorisation des éditions Kadokawa bunko)