Un seul cas d’infection et tout est fini

Cependant il ne suffit pas de vouloir « garder les feux de la rampe allumés » pour qu’une tournée théâtrale en pleine épidémie de coronavirus soit couronnée de succès. Ce type d’expédition met en œuvre un grand nombre d’acteurs et de techniciens qui voyagent ensemble à travers le pays en ayant en permanence des contacts rapprochés. De ce fait, il peut facilement se transformer en événement super propagateur. « Un seul faux pas et on nous reprocherait d’avoir commis l’imprudence d’apporter le virus de Tokyo où le degré de contamination est élevé et de l’avoir répandu en province.

La tournée a été organisée par la firme Zen-A (Zen-ei Planning Co.) spécialisée dans le domaine du spectacle. Afin d’éviter que le virus se propage parmi les acteurs et dans le public, Zen-A a mis au point une stratégie de prévention très sophistiquée qu’elle a présentée aux responsables locaux de chacune des étapes envisagées. Bien qu’ils aient commencé par se montrer réticents, ceux-ci ont fini par se laisser convaincre l’un après l’autre par les arguments très sérieux d’Ichikawa Ebizô et par accepter sa proposition.

C’est ainsi qu’a vu le jour « À la découverte des textes anciens » (Koten eno izanai), un circuit à travers l’Archipel qui a débuté le 11 septembre 2020 au théâtre Yachiyoza de Yamaga, dans la préfecture de Kumamoto. Koten eno izanai a été présenté au total dans douze salles différentes. « Il fallait absolument que cette tournée en pleine épidémie de coronavirus ne soit pas le vecteur de la moindre contamination tout le temps qu’elle durerait », continue Ichikawa Ebizô. Les acteurs et les techniciens ont tous été soumis à de multiples tests. Ce qui importait avant tout, bien plus que le profit, c’était d’éviter la propagation du Covid-19. Dans les salles de spectacle, seule la moitié des places – une sur deux - étaient occupées. La dernière représentation a eu lieu le 29 octobre à la salle municipale d’Odawara, dans la préfecture de Kanagawa. Au bout du compte, aucune infection n’a été recensée dans la troupe et pas davantage dans le public.

Le programme de la tournée « A la découverte des textes anciens » (Koten he izanai) comprenait une danse propitiatoire intitulée « Sanbasô de bon augure » (Kotobuki shiki sanbasô), destinée à assurer la paix dans le pays et d’abondantes récoltes. Ichikawa Ebizô a de toute évidence choisi d’interpréter cette œuvre inspirée du théâtre nô pour exprimer son vœu de voir l’épidémie de coronavirus prendre fin.
Le programme de la tournée « À la découverte des textes anciens » (Koten eno izanai) comprenait une danse propitiatoire intitulée « Sanbasô de bon augure » (Kotobuki shiki sanbasô), destinée à assurer la paix dans le pays et d’abondantes récoltes. Ichikawa Ebizô a de toute évidence choisi d’interpréter cette œuvre inspirée du théâtre nô pour exprimer son vœu de voir l’épidémie de coronavirus prendre fin.

« Si personne n’avait pris l’initiative d’organiser une tournée, le kabuki et le monde du spectacle japonais tout entier auraient perdu la capacité de le faire », souligne Ichikawa Ebizô. Mes amis qui travaillent dans le domaine de la musique avaient vu leurs tournées annulées et ils croupissaient chez eux dans l’inaction. Je pense que nous avons contribué à les remettre en selle en créant un précédent auquel ils pouvaient se référer. »

Nul ne peut dire encore clairement comment les Japonais vont réussir à se sortir de la crise sanitaire du coronavirus. Dans ces conditions, mieux vaut continuer à aller de l’avant. « Au début de l’épidémie, nous étions confrontés à un “virus inconnu”. À présent nous savons que tout le monde peut être touché. Dans le même temps, le nombre de contaminations dans l’Archipel est relativement moins important qu’en Europe ou en Amérique du Nord et le risque de développer une forme grave est moindre. Autant de points positifs que nous ne devons pas perdre de vue. Nous ne pouvons pas rester immobiles, paralysés par la peur. Nous devons trouver le moyen de jouir de la vie tout en prenant garde au coronavirus et continuer à travailler en veillant à ne pas l’attraper. Il faut que nous allions de l’avant tout en restant concentrés sur ces points essentiels. »

Un art qui unit les interprètes et leur public

Le Kabukiza de Tokyo a recommencé à donner des représentations au mois d’août 2020 en laissant un siège sur deux inoccupé afin de réduire le risque de contamination. Les responsables du théâtre ont appliqué les mesures préventives recommandées par le gouvernement notamment en interdisant les encouragements par la voix enthousiastes prodigués traditionnellement par les spectateurs à leurs acteurs préférés.

Ichikawa Ebizô raconte que les spectacles de sa tournée « À la découverte des textes anciens » ont été malgré tout ponctués par les cris de Naritaya (le nom de la guilde d’acteurs fondée par Ichikawa Danjurô I), et Ebizô san (le nom de l’acteur). Il précise que ces cris provenaient non pas de spectateurs en train de braver l’interdit mais de jeunes acteurs placés dans les coulisses qui agissaient à sa demande.

Moins d’un an après le début de l’épidémie, le public a déjà pris l’habitude d’assister au spectacle en restant complètement silencieux. « Mais dès qu’il entend une voix crier « Naritaya », il comprend que l’intensité dramatique qu’il ressent est légitime. Du coup les applaudissements sont plus nourris. Les acteurs sont affectés par la réaction émotionnelle de l’auditoire et l’intensité de leur jeu est d’autant plus forte. Le spectacle ne se limite pas à la performance des acteurs sur scène. Il est le fruit d’une interaction entre les comédiens et l’assistance.