Un « flegme distancié »

Si la caractéristique principale du jazz reste la dimension « improvisé », celle-ci exige une connaissance approfondie du langage musical. Un langage musical parfaitement maîtrisé par Stan Getz. D’où ses improvisations géniales. De même, Murakami connaît sur le bout des doigts la langue et la grammaire du roman, acquises grâce à une pratique extensive de la lecture. Cela explique pourquoi son écriture possède ce caractère qui semble improvisé. L’improvisation jazz n’est pas quelque chose qui peut être préparé à l’avance. C’est quelque chose qui émerge spontanément comme une réponse aux circonstances spécifiques de la performance. De la même manière, l’écriture de Murakami suit les désirs intérieurs de son cœur, avant un polissage répété. Nul doute que cette attitude lui soit venue des performances d’improvisation de Stan Getz et d’autres musiciens de jazz.

Stan Getz n’est généralement pas crédité d’avancées révolutionnaires dans l’évolution du jazz au même titre que des géants comme Miles Davis ou John Coltrane. Mais tout le monde lui reconnaît l’identification à un style propre porté à un degré de perfection totale. S’il a été influencé par des prédécesseurs, il ne s’est pas arrêté là et a dépassé ses influences. Il détestait les imitations et il a établi un son qui n’appartient qu’à lui. Le fait que le jazz soit de droit la musique des musiciens noirs n’oblige personne à jouer comme un musicien noir. Si vous ne possédez pas votre style propre, vous ne serez jamais qu’un imitateur. C’est ici qu’apparaît la notion de « flegme distancié ». Une « distance flegmatique » avec le jeu de tous les autres.

Cette attitude est également perceptible et très cohérente chez Murakami. Il ne s’est jamais contenté d’imiter les méthodes de ses prédécesseurs, mais a créé un langage nouveau, en phase avec son époque. Comme Stan Getz, Murakami a dépassé les limites de la littérature japonaise qui existait à son époque, dans le langage d’un Ôe Kenzakurô, par exemple. Tout comme le style de Stan Getz procède d’une totale spontanéité, Murakami développe un univers qui lui est propre. Les lecteurs sont invités à s’identifier à la « distance flegmatique » qui se dégage, à sentir le vent de la liberté pour eux-mêmes. N’est-ce pas là que réside le charme principal de Murakami Haruki, l’auteur japonais le plus populaire dans le monde actuellement ?

Un message adressé à une société qui s’enlise dans la séclusion

En ce qui concerne Stan Getz, cette notion de « distance » peut avoir un rapport avec ses origines. Stan Getz abhorre le racisme. Certes, il n’était pas Noir, mais il n’était pas WASP non plus, ces Anglo-Saxons Protestants qui se prévalent d’une suprématie de la race blanche. Dans la société américaine, vouloir devenir musicien de jazz pour un Juif d’origine ukrainienne comme Stan Getz était se trouver dans une position délicate. En d’autres termes, Stan Getz était au milieu. Et sa position « entre deux chaises » lui permettait de voir « froidement » des deux côtés, autrement dit, il a pu créer un subtil sentiment de distance flegmatique, lequel n’a peut-être pas été étranger à l’expression de ce son unique. Que ce soit consciemment ou inconsciemment, l’oppression sociale qui perdure encore aujourd’hui dans la société américaine a pu jouer sur sa musicalité.

Le même phénomène est observable chez Murakami Haruki, dont le mode de vie a certainement créé un sentiment de distance par rapport à la société. Contrairement aux étudiants ordinaires, il n’a pas suivi le parcours jugé « normal » qui consiste à obtenir un diplôme universitaire et trouver un emploi salarié. Il était encore étudiant quand il a ouvert un bar de jazz, un lieu où les clients pouvaient écouter du jazz et interagir avec les musiciens.

À l’époque, les « jazz kissa », ou « café-jazz », étaient à la mode. Contrairement à aujourd’hui où écouter de la musique est devenu presque gratuit, les disques de jazz, microsillons vinyles importés, étaient très chers. Les amateurs qui n’avaient pas les moyens affluaient dans ces cafés où ils pouvaient écouter la musique qu’ils aimaient pour le prix d’une tasse de café. L’établissement de Murakami Haruki était une extension de ce concept. Le jeune Murakami parlait peu avec ses clients et écoutait la musique, ce qu’il continue de faire aujourd’hui en écrivant ses livres, bien longtemps après avoir fermé son bar.

L’œuvre de Murakami apparaît comme une proposition d’hygiène de vie aux citoyens de la société stagnante d’aujourd’hui. À l’instar de l’attitude « jazz », qui souligne l’importance de la coopération d’individualités libérées et indépendantes, Murakami appelle à passer du groupe à l’individu plutôt que de se laisser enterrer dans les conventions et les traditions. Murakami crie l’importance de libérer et de vivre son vrai moi : « Vivez jazz, maintenant ! » C’est ce cri silencieux que l’on entend sous ses écrits.

(Photo de titre : Murakami Haruki [troisième en partant de la gauche] rencontre des légendes du jazz japonais [de gauche à droite : Watanabe Sadao, Ônishi Junko et Kitamura Eiji] lors d’un enregistrement public de l’émission « Murakami Radio », animée par Murakami Haruki, à Tokyo FM à Tokyo, le 26 juin 2019. Jiji)