La « balle magique » pour battre les hommes sur le terrain

En tant que telle, l’intrigue de Yakyû-kyô no Uta n’est pas une fantaisie sauvage. Mizushima avait demandé à un certain nombre de joueurs professionnels — l’épisode est resté célèbre — « s’il existait une technique avec laquelle une femme pourrait battre les hommes sur le terrain, ce serait laquelle ? »

Tous avaient répondu que cela n’existerait jamais. Tous sauf un, Nomura Katsuya, deuxième meilleur frappeur de balles de circuit de l’histoire du baseball japonais et possédant une longue expérience comme entraîneur, qui a répondu : « Une lanceuse avec une balle papillon, sur une seule manche, ça pourrait bien le faire ». L’idée a fait tilt, et c’est ainsi que Mizushima a créé le personnage de Mizuhara Yûki et sa « dream ball ».

Cette « balle de rêve » non plus n’a rien d’une balle mystique totalement imaginaire. Pour la décomposer techniquement, il a combiné les lancers de deux lanceurs réels, pour donner un lancer « qui tremble et qui tombe ». Pour Nomura Katsuya, cette balle aussi était théoriquement possible.

Mizushima, qui jurait que personne ne lui arrivait à la cheville sur le manga de baseball, a pourtant déclaré que raconter l’histoire d’une femme lanceuse professionnelle et la présenter comme « réellement possible » était extrêmement périlleux à l’époque. Pourquoi prendre un tel risque, alors ?

L’idée est née du fait qu’entre 1971 et 1978, le record du monde féminin du 1 500m nage libre était supérieur au record japonais masculin. Il était donc établi que des femmes pouvaient dépasser les hommes au meilleur niveau. Inspiré par ce record, Mizushima s’est dit qu’il ne restait plus que les barrières institutionnelles à abattre.

Ce disque est sorti lorsque l'anime TV a été diffusé entre 1977 et 1979. Le commentaire de Mizushima sur le bandeau dit : « À toutes les femmes qui aiment le baseball et à tous les fans qui aiment Mizuhara Yûki. »
Ce disque est sorti lorsque l’anime TV a été diffusé entre 1977 et 1979. Le commentaire de Mizushima sur le bandeau dit : « À toutes les femmes qui aiment le baseball et à tous les fans qui aiment Mizuhara Yûki. »

Un manga qui a réellement fait bouger la société nippone

À cela s’ajoute une autre règle du marché du divertissement : les personnages féminins attirent davantage l’attention en période de crise. Dans les années 1970, lorsque sort le manga Yakyû-kyô no Uta, la société luttait vent debout contre deux chocs pétroliers au milieu d’une panique d’achats de produits de première nécessité.

De fait, Mizuhara Yûki appartient à la même génération que le personnage de Oka Hiromi de Ace o nerae ! (« Jeu, set et match », manga de tennis de Yamamoto Sumika, 1972), et Oscar, la famesue héroïne travestie en homme de La Rose de Versailles d’Ikeda Riyoko (1972).

Les plus grands créateurs sont toujours en osmose avec leur époque. Mizushima a manifestement senti le vent de son temps pour imaginer une femme défiant le monde du baseball professionnel.

L’auteure de manga pour filles Satonaka Machiko a collaboré à certains épisodes de Yakyû-kyô no Uta. Mizushima avait imaginé cette collaboration parce qu’il voulait que les lectrices aussi lisent sa série. Le nom du personnage principal de Dokaben, Satonaka Satoru, est d’ailleurs une allusion directe à cette mangaka.

Le talent de Mizushima allait bientôt dépasser le simple talent de sentir son époque, pour devenir celui qui fait bouger et crée lui-même son époque. De fait, nombreux sont les lecteurs qui rêveront de devenir professionnels et travailleront leur jeu après avoir lu les mangas de Mizushima.

Un événement emblématique à ce propos est le fait que la dream ball, la technique secrète de l’héroïne Mizuhara Yûki est réellement devenue une technique de lancer, mise au point par des lanceurs qui se sont dit que c’était possible. Et la prouesse a été démontrée ! La preuve était faite que le rêve du manga pouvait se changer en réalité et réaliser le potentiel des lecteurs. Mizushima n’insistait pas seulement sur le réalisme, mais aussi sur l’importance des rêves.

Mizushima a effectibement fait bouger son époque : en 1991, la restriction au sexe des joueurs de l’article 83 de la Convention du baseball japonais professionnel a été abrogée. La Fédération japonaise des joueuses de baseball des lycées a été créée en 1997. En 2008, la première joueuse professionnelle de baseball est apparue, bien que dans une ligue indépendante. Tout au long de sa carrière, elle a été associée dans les médias à sa prédécesseuse fictive Mizuhara Yûki. Quel signe plus concret pouvait montrer que l’imagination d’un mangaka avait cassé les préjugés et influé sur le réel ?

Grâce à sa balle papillon, encore lycéenne, Yoshida Eri est devenue lanceuse dans la Kansai Independent League. En 2010 elle devient professionnelle pour les Chico Outlaws de l'American Independent League. Le New York Times en fait sa page Sports. (Kyôdo)
Grâce à sa balle papillon, encore lycéenne, Yoshida Eri est devenue lanceuse dans la Kansai Independent League. En 2010 elle devient professionnelle pour les Chico Outlaws de l’American Independent League. Le New York Times en fait sa page Sports. (Kyodo)

Mizushima Shinji a dit : « En tant qu’auteur, je suis particulièrement fier que, dès qu’on parle de baseball féminin, on évoque toujours le nom de Mizuhara Yûki. L’aventure était risquée, mais elle en valait la chandelle… »

Et l’héritage de Mizushima Shinji est toujours vivant. Aujourd’hui encore, son œuvre fait naître de nouveaux aventuriers.

(Photo de titre de Nippon.com)