« Sauver quelqu’un, c’est peut-être changer l’histoire »

Les histoires de Black Jack sont découpées en chapitres complets. Dans un épisode, il reçoit une énorme somme d’argent pour soigner la blessure de guerre du fils d’une famille célèbre ; dans un autre, il sauve un vieil homme dont le seul but dans la vie est de s’occuper en secret d’un arbre zelkova. Il y a aussi l’histoire d’un homme qui achète un hôpital entier pour que Black Jack opère son bienfaiteur. Dans certains cas, il prend en charge des maladies difficiles à traiter, et dans d’autres, le patient souffre d’un mal étrange d’origine inconnu, comme un arbre qui sort de son corps.

Les cas qui ne peuvent être expliqués par la science ne sont pas rares, tels ces boutons sur le visage qui sont eux-mêmes des excroissances à visage humain, et un kyste déformant, qui semble résister à toute tentative d’exérèse comme sous l’effet d’une force surnaturelle. Une fois le kyste enlevé, celui-ci deviendra Pinoko, l’assistante de Black Jack et la seule personne qu’il considère comme sa seule famille.

Il arrive également que Black Jack ne joue qu’un rôle très secondaire. Dans le chapitre « Les mémoire d’une vieille femme », le personnage principal est une infirmière dont on ne connaîtra pas le nom. Elle démissionne de son travail pour s’occuper d’un enfant. Celui-ci subit une transformation surprenante, allant jusqu’à devenir le président des États-Unis. À travers cet épisode, Tezuka transmet l’un des messages de son œuvre : « Sauver quelqu’un, c’est peut-être changer l’histoire. »

La bande dessinée présente comme caractéristique de ne pas être soumise à l’exigence du réalisme. Elle dépeint par conséquent les désirs humains d’une manière plus intense que la réalité. C’est un saut dans l’imagination. Si aujourd’hui, la nature de ce mode d’expression est bien assimilée, à l’époque de Tezuka, il existait encore un fort préjugé contre les mangas. Et quand ils traitent d’un domaine sensible comme celui de la médecine, ils ne manquaient pas d’être critiqués pour manque de réalisme, tout particulièrement quand la technologie médicale utilisée dans les œuvres était fondamentalement démodée.

Tezuka avait pourtant clairement déclaré que ce qu’il recherchait dans Black Jack, ce n’était pas de « parler de technologies médicales ». Son thème est plus universel. En d’autres termes, il s’agit d’un dilemme auquel sont confrontés les êtres humains en tant que tels, et pas seulement les médecins :

« Black Jack guérit n’importe quel patient, ce qui prolonge évidemment sa vie. Il n’est pas le seul, la médecine de pointe sauve de plus en plus de patients et prolonge leur vie. En conséquence, le monde comptera de moins en moins de mourants, de plus en plus de personnes âgées, et le monde penchera vers une société vieillissante ». (Sauvez la Terre de verre, essai de Tezuka Osamu)

Selon Tezuka, un autre dilemme hante son héros : le fait de prolonger la vie ne conduit pas nécessairement au bonheur. Mais le souhait et l’instinct humains nous poussent à vouloir sauver la vie qui se trouve devant nous, quoi qu’il en coûte. Même si on se dit : « N’est-ce pas présomptueux ? »

Le cri de Black Jack : « Mais à quoi cela sert-il d’être médecin ? ». Un questionnement au cœur du dilemme humain. (© Tezuka Productions)
Le cri de Black Jack : « Mais à quoi cela sert-il d’être médecin ? ». Un questionnement au cœur du dilemme humain. (© Tezuka Productions)

Une œuvre visionnaire qui continuera à être lue au-delà des âges

En raison de ces thèmes qui secouent toute existence humaine, Black Jack ne vieillit pas et reste parfaitement lisible aujourd’hui. Ce qui est étonnant dans cette œuvre, c’est son caractère visionnaire : elle est à la fois intéressante pour les enfants, et d’une profondeur émotionnelle incroyable même pour les adultes, son universalité transcende le temps. Personnellement, j’ai lu Black Jack pour la première fois lorsque j’étais à l’école primaire. Je l’ai feuilleté dans une librairie et je me souviens avoir perdu la notion du temps en m’y plongeant.

Du fait qu’elles confrontent les gens à la vie et à la mort, les professions médicales connaissent des drames. Il y avait peu de mangas mettant en scène des médecins avant Black Jack, mais dans les années 1980 et 1990, de nombreuses séries ont abordé le domaine médical. Say Hello to Black Jack de Satô Shûhô en est un exemple. Jin de Murakami Motoka, qui met en scène un médecin qui remonte le temps jusqu’à la fin de l’époque d’Edo (1603-1868), en est un autre.

La plupart des médecins des premiers mangas médicaux étaient des chirurgiens, à l’instar de Black Jack (le protagoniste de Say Hello to Black Jack est encore un stagiaire, mais sa première mission est bien une opération chirurgicale). Plus tard, le domaine a été élargi pour inclure la médecine des catastrophes, les obstétriciens, les médecins scolaires, les radiologues et bien d’autres domaines de la médecine. Aujourd’hui, un demi-siècle après la série qui a fondé le genre, les pédopsychiatres ont également fait leur apparition dans l’univers du manga.

Sauver une vie peut changer l’histoire. De même, une seule œuvre d’art peut changer l’histoire. Black Jack est une œuvre de cette portée. Je ne doute pas qu’il continuera à attirer de nouveaux lecteurs et sera un personnage encore très apprécié dans 100 ans.

(Photo de titre : « Tezuka Osamu Black Jack Exhibition » au Tokyo City View à l’automne 2023. © Tezuka Productions)