Trois types de lions

La tradition de décorer les bâtiments avec des statues de lion a commencé au tribunal des îles Ryûkyû, qui supervisait le commerce maritime. Un félidé en pierre sculptée décore l’aile ouest d’Urasoe Yôdore, la tombe de l’ancien dirigeant Eiso (1229-1299). Tamaudun (un bâtiment construit en 1501 et enregistré au patrimoine mondial), le mausolée de la seconde dynastie Shô (1469-1879), affiche fièrement trois lions de type miya-jishi (« lions de sanctuaire »), spécifiquement utilisés pour les tombes royales, les temples et les châteaux.

Les mura-jishi (« lions de village ») forment une deuxième catégorie de créatures mythologiques. Érigés à l’entrée des villages et sur les sommets des collines, elles conjurent le mal et protègent des incendies. Le plus vieux mura-jishi connu est situé dans la ville de Tomori, au sein du village de Yaese, sur l’île principale d’Okinawa. Des légendes racontent que l’endroit était sujet à de mystérieux incendies. Les villageois, qui ne parvenaient pas à trouver la cause de leurs sinistres, ont alors décidé de faire appel à l’aide d’un devin. Ce dernier leur a affirmé que le mont Yaese à proximité était la source des déflagrations. Il a alors ordonné aux habitants d’ériger une statue de lion faisant face à la montagne. Il est dit que, suite à ces évènements, tous ces mystérieux incendies ont cessé.

Cette partie du sud d’Okinawa a connu de terribles batailles lors de la Seconde Guerre mondiale. Au Centre de la culture, une photo prise pendant la Bataille d’Okinawa montre les soldats américains se cachant derrière le lion de pierre de Tomori et observant les alentours avec des jumelles. Cette divinité en pierre, qui a protégé le village de toutes sortes de calamités, a donc également servi de protection aux envahisseurs contre les tirs. La statue, criblée de trous, se tient à la fois comme un testament de l’ancienne culture d’Okinawa et de l’extrême violence du conflit.

Un présentoir montre les miya-jishi à gauche et les mura-jishi à droite.
Un présentoir montre les miya-jishi à gauche et les mura-jishi à droite.
Le lion de pierre de Tomori se tient près des ruines du château de Jirigusuku.
Le lion de pierre de Tomori se tient près des ruines du château de Jirigusuku.
 Les impacts de balle montrent la férocité de la bataille qui s’est déroulée en ces lieux lors de la Seconde Guerre mondiale.
Les impacts de balle montrent la férocité de la bataille qui s’est déroulée en ces lieux lors de la Seconde Guerre mondiale.

Avec l’introduction des lions de village, la foi dans les shīsā s’est diffusée au sein de la population, ce qui a conduit à la montée en popularité des ie-shishi, ou des « lions de maison », pendant l’ère Meiji (1868-1912). Ils sont généralement placés sur les toits, sur les piliers de portes, ou près de l’entrée des maisons, leurs mines renfrognées tenant le mal à distance. Puisque de nombreuses personnes habitent dans appartements de nos jours, les petits shīsā d’intérieur sont de plus en plus prisés.

D’après Sakai, le boom touristique d’Okinawa a conduit à l’adoption des shīsā comme mascottes de l’île. Le visage renfrogné des créatures traditionnelles est aujourd’hui souvent remplacé par un rire grimaçant. Disponibles dans une variété de couleurs et de formes, elles sont devenues des souvenirs populaires.

Okinawa World vend une variété de figurines de shîsâ.
Okinawa World vend une variété de figurines de shīsā.
Le parc à thème offre un atelier de poterie dans lequel les visiteurs peuvent fabriquer leur propre shîsâ.
Le parc à thème offre un atelier de poterie dans lequel les visiteurs peuvent fabriquer leur propre shīsā.

Des shīsā non genrées

Souvent, une paire de shīsā est placée des deux côtés d’une porte, l’une ayant la bouche ouverte, et l’autre, fermée. Comme avec les komainu, les bêtes à la mâchoire ouverte sont censées être de sexe masculin, tandis que celles l’ayant fermée sont considérées comme des femelles. La bouche ouverte énonce la première lettre de l’alphabet Sanskrit, « a », et celle fermée prononce le dernier caractère, « un », afin de représenter le début et la fin de toute chose.

Sakai explique toutefois que les shīsā peuvent être présentés individuellement ou en paires, et qu’ils ne sont pas nécessairement mâles ou femelles. Les statues de lion en Chine sont souvent exhibées en duo avec la bouche ouverte. Même quand l’une d’entre elles a la bouche fermée, le mâle porte systématiquement un joyau, représentant un trésor, tandis que la femelle tient son petit.

Une paire de lions venus de Chine, tous deux représentés avec la bouche ouverte. La figurine de gauche représente le mâle, caractérisé par le joyau qu’il porte, et la femelle tient son petit à droite.
Une paire de lions venus de Chine, tous deux représentés avec la bouche ouverte. La figurine de gauche représente le mâle, caractérisé par le joyau qu’il porte, et la femelle tient son petit à droite.

Les shīsā des Ryûkyû sont originaires de Chine, et les statues individuelles sont généralement représentées la bouche ouverte. Il est bien difficile de distinguer les mâles des femelles. Dans la nature, seuls les lions mâles ont des crinières, mais tous les shīsā exhibe cette caractéristique. On peut attribuer la parenté de cette étrangeté aux anciens habitants d’Okinawa, qui n’avaient jamais vu un vrai lion. Sakai explique qu’il est naturel de considérer que ces divinités gardiennes transcendent la notion de genre.

Dans les paires de shîsâ modernes, on retrouve souvent la dualité mâchoire ouverte/fermée, combinée aux symboles du joyau et de la progéniture.
Dans les paires de shīsā modernes, on retrouve souvent la dualité mâchoire ouverte/fermée, combinée aux symboles du joyau et de la progéniture.
À proximité de la station Makishi de la ville de Naha, une gigantesque poterie Tsuboya (le style de poterie le plus représentatif de l’île) représente un shîsâ portant un joyau.
À proximité de la station Makishi de la ville de Naha, une gigantesque poterie Tsuboya (le style de poterie le plus représentatif de l’île) représente un shīsā portant un joyau.

Les visiteurs d’Okinawa peuvent s’amuser à chercher les statues de lion les plus étranges et originales de la préfecture (et il y en a bon nombre). Shishiku-no-Tô, un monument comprenant cinq larges statues de lion à l’entrée d’Okinawa, constitue l’un de ces points d’intérêt.

Un autre shīsā célèbre se situe dans la région de Zanpa, à près de 35 kilomètres au nord de Naha. C’est la plus imposante des statues de lion d’Okinawa, mesurant 8,75 m de hauteur et 7,8 m de largeur. L’endroit est également connu pour sa plage et pour le phare du cap Zanpa, ce qui en fait donc un endroit idéal pour une petite excursion en dehors de Naha.

Le monument Shishiku-no-Tô. Le shîsâ du milieu a été fabriqué par un célèbre artisan de poterie Tsuboya, Araki Mitsuo.
Le monument Shishiku-no-Tô. Le shīsā du milieu a été fabriqué par un célèbre artisan de poterie Tsuboya, Araki Mitsuo.
La silhouette de femme au premier plan donne une idée de la taille gigantesque du shîsâ de Zanpa.
La silhouette de femme au premier plan donne une idée de la taille gigantesque du shīsā de Zanpa.

(Reportage, texte et photos de Nippon.com. Photo de titre : un shīsā en plâtre ornant le toit d’une maison traditionnelle se trouvant dans le « village des châteaux du royaume de Ryûkyû »)