Le rôle de l’histoire dans la formation de l’identité nationale

Passage d’un livre d’histoire sud-coréen sur l’économie pendant la période de la colonisation japonaise

D’après Peter Duus, historien de l’Université Stanford et collaborateur du projet de l’APARC, les manuels d’histoire ont de tout temps « été conçus pour développer le sens d’une identité nationale ».(*4) Il pense qu’à cet égard les ouvrages japonais sont peut-être les moins préoccupés par l’idée de donner une version patriotique de l’histoire du pays. En revanche, la plupart des autres pays de l’Asie de l’Est considèrent que la fonction première de l’enseignement de  l’histoire est d’assurer le développement de la fierté et de l’identité nationales. Et c’est de toute évidence ce qui explique la présence d’« épisodes guerriers » dans leurs manuels, ajoute Peter Duus.

La volonté de développer le sens de l’orgueil national donne parfois lieu à des interprétations curieuses de la période de la guerre, surtout dans les livres d’histoire de la Corée du Sud. La version de l’histoire de cette époque proposée aux élèves sud-coréens est presque entièrement consacrée à l’oppression exercée par le régime impérialiste japonais sur la Corée et à des exemples de résistance des Coréens à leurs colonisateurs. Elle ne s’inscrit pas dans le contexte plus vaste de la mobilisation forcée et de plus en plus frénétique de Coréens pour soutenir les armées japonaises qui étaient alors embourbées dans la guerre en Chine et confrontées à la riposte et à la montée en puissance des Américains depuis 1942. Les manuels d’histoire sud-coréens mentionnent tout juste le début de la guerre sino-japonaise de 1937, l’attaque de Pearl Harbor et l’ouvrage de base publié par le gouvernement ne fait même pas allusion au lancement d’une bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki.

Les livres d’histoire chinois véhiculent quant à eux une version de la guerre à l’évidence complètement imprégnée d’idéologie et de patriotisme. Dans les ouvrages utilisés jusqu’à la fin du XXe siècle, la guerre était présentée comme un ensemble d’opérations militaires héroïques organisées contre le Japon par des Chinois et pour l’essentiel, par des communistes. Le rôle des Alliés dans les combats du Pacifique n’est que peu ou pas du tout évoqué. L’importance de la bombe atomique dans la fin de la guerre n’a droit qu’à une seule ligne. En revanche, l’appel de Mao Zedong à un soulèvement général contre les forces japonaises et la déclaration de guerre de l’URSS au Japon en 1945 sont considérés comme des facteurs décisifs de l’arrêt des hostilités. Dans cette version de l’histoire, la Chine présente la défaite du Japon comme la fin d’un siècle d’humiliation par les puissances impérialistes étrangères qui ont bafoué ses droits et ses intérêts et comme le retour du pays à sa position historique de grande puissance mondiale.

Les manuels chinois publiés par les Presses pédagogiques du peuple ont fait l’objet de changements significatifs en 2002. Les nouveaux textes ont été progressivement distribués  dans le pays où ils ont diffusé une version nettement plus nationaliste de l’histoire de la période de la guerre. Jusque-là, les livres d’histoire mettaient surtout l’accent sur la guerre civile entre le parti communiste et les forces nationalistes en insistant sur le fait que les communistes étaient à l’origine du mouvement de résistance contre l’invasion japonaise. Quant au massacre de Nanjing, on ne lui accordait qu’une importance limitée du fait que les nationalistes ont joué un rôle déterminant dans les combats. Les nouveaux manuels donnent une place plus limitée à la guerre civile tout en accentuant le rôle joué par le mouvement d’union nationale contre le Japon. Le massacre de Nanjing y tient par ailleurs une grande place, avec des illustrations décrivant les atrocités commises par les armées impériales.

Extrait d’un manuel d’histoire chinois à propos du début de la guerre sino-japonaise, en 1937

Le manuel qui a longtemps servi de support pédagogique à l’enseignement de l’histoire en Chine était très proche de l’historiographie marxiste traditionnelle qui voit dans la guerre une conséquence de la crise du capitalisme et un combat contre le fascisme mené par l’Union soviétique et ses alliés communistes en Chine. Le nouveau texte de 2002 délaisse en grande partie cette interprétation de la Guerre froide au profit d’une autre, celle de la résistance nationale face à l’envahisseur étranger. C’est ainsi que, pour stigmatiser les origines des ambitions japonaises en Asie dans les années 1920, il mentionne un extrait du fameux rapport que Tanaka Giichi (1864-1929) aurait présenté à l’empereur en 1927. Que les Japonais aient eu des visées sur l’Asie durant cette période, c’est une chose indéniable, mais la plupart des historiens occidentaux et japonais s’accordent pour considérer le « rapport Tanaka » comme un faux forgé de toutes pièces.