Pacifisme versus patriotisme
La propension au nationalisme dont font preuve les manuels chinois, coréens et américains dans leur compte-rendu de la période de la guerre contraste vivement avec le ton « modéré, neutre et presque terne » des ouvrages japonais que décrit Peter Duus, un spécialiste de premier plan de l’histoire du Japon contemporain. Ceux qui confondent les livres d’histoire japonais avec le contenu d’un manuel révisionniste qui n’est que très rarement utilisé doivent être surpris d’apprendre qu’il en va tout autrement des textes que la quasi totalité des collégiens et lycéens japonais ont entre les mains.
Comme Peter Duus le souligne dans notre ouvrage, la première raison pour laquelle le Japon ne peut guère se permettre un ton aussi triomphaliste, c’est tout simplement parce qu’il « a perdu la guerre ».(*6) Par ailleurs, il n’existe pas de consensus sur l’interprétation de la guerre dans le Japon de l’après-guerre, comme en témoigne le contenu très variable des manuels scolaires de l’Archipel. La forme que doit prendre la guerre dans la mémoire des Japonais est loin d’être bien définie, contrairement à ce qui passe en Chine, en Corée et aux Etats-Unis où les points de discorde sur l’interprétation du passé sont beaucoup moindres. Il y a encore des Japonais qui veulent à tout prix réfuter l’idée, pourtant partagée par la majorité des habitants de l’Archipel, que leur pays a déclenché une guerre d’agression en Asie et dans le Pacifique. Mais l’interprétation qui prévaut au Japon est celle, non pas d’une guerre de libération contre les puissances impérialistes occidentales, mais d’une dérive militariste désastreuse dans laquelle il ne faut retomber sous aucun prétexte.
L’interprétation modérée que les manuels d’histoire japonais donnent de la période de la guerre témoigne de l’influence encore considérable du pacifisme de l’après-guerre. « Si la guerre a mis un terme à un siècle d’humiliations en Chine et à l’isolationnisme en Amérique, » ajoute Peter Duus, « elle a aussi porté un coup d’arrêt à l’illusion nourrie par les Japonais que la puissance militaire est le fondement de l’orgueil national. »
Concilier des interprétations de l’histoire différentes
Les interprétations divergentes de l’histoire de la période de la guerre que l’on trouve dans les manuels scolaires montrent à quel point il est difficile aux principaux protagonistes d’un conflit de se mettre d’accord sur une vision commune du déroulement des événements. C’est ce qui a fait échouer les travaux des commissions bilatérales organisées par la Chine et le Japon ainsi que par la Corée du Sud et le Japon, dans l’espoir de créer des manuels d’histoire communs, à l’instar de l’Allemagne et de la France. Mais ces commissions ont au moins le mérite d’avoir limité les motifs de désaccord et contribué à une prise de conscience, celle qu’il peut y avoir des interprétations historiques différentes.
Les chercheurs du Centre de recherches sur l’Asie-Pacifique Walter H. Shorenstein (APARC) de l’Université Stanford considèrent qu’un des obstacles majeurs à la réconciliation réside dans l’existence d’interprétations divergentes de la période de la guerre. Mais la voie de la réconciliation passe aussi par une prise de conscience de la nature indécise de la mémoire historique. « Comprendre comment chaque nation a constitué sa propre mémoire et sa propre identité, c’est déjà un premier pas important, » explique Gi-Wook Shin.(*7) En plaçant le Japon dans un contexte comparatif, le projet « Divided Memories and Reconciliation » espère contribuer à une meilleure compréhension mutuelle des différents protagonistes de la guerre qui puisse servir de base à une réconciliation durable.
(D'après un original en anglais)
(*1) ^ Les résultats de cette étude, y compris les passages utilisés à titre de comparaison et les commentaires d’historiens et de rédacteurs de manuels scolaires chinois, japonais, taïwanais, sud-coréens et américains, sont mentionnés dans History Textbooks and the Wars in Asia: Divided Memories, Gi-Wook Shin and Daniel C. Sneider éd., Routledge, New York, 2011. Un second volume sur le rôle du cinéma dans la formation de la mémoire historique de la guerre doit être publié par University of Hawai Press. Gi-Wook Shin et Daniel C. Sneider sont en train de préparer ensemble un troisième ouvrage sur l’opinion des élites.
(*2) ^ Voir Shin and Sneider, p. 27-30.
(*3) ^ Voir Shin and Sneider, p. 27-30.
(*4) ^ Voir Peter Duus, « War Stories », in Shin and Sneider, p. 101.
(*5) ^ Voir Shin and Sneider, p. 55-64.
(*6) ^ Voir Peter Duus, « War Stories », in Shin and Sneider, p. 113.
(*7) ^ Voir Gi-Wook Shin, “History Textbooks, Divided memories, and Reconciliation,” in Shin and Sneider, p. 14.
