Les produits agricoles ne sont pas radioactifs

Les visions erronées de la réalité de Fukushima sont particulièrement déplorables lorsqu’elles concernent la production agricole. Depuis la catastrophe nucléaire de 2011, la sûreté de cette production suscite des inquiétudes persistantes qui sont en fait dénuées de fondement.

Le riz est la culture phare de Fukushima et les chiffres de la production rizicole offrent donc un bon indicateur de la production agricole de la préfecture. Les riziculteurs de Fukushima ont produit 445 kilotonnes de riz en 2010 — la dernière année entière qui a précédé le Grand séisme de l’Est du Japon, le tsunami et la catastrophe nucléaire. Leur production, qui est tombée à 353 kilotonnes en 2011, a péniblement atteint 382 kilotonnes en 2013.

La production rizicole de Fukushima en 2013 a donc diminué de 14,2 % par rapport à l’année d’avant le tremblement de terre. À ce niveau, une baisse soutenue de la production porterait un coup sévère à n’importe quelle activité dans n’importe quel secteur. Force est pourtant de constater que l’agriculture de Fukushima a souffert tout autant des idées fausses que des répercussions directes des catastrophes du mois de mars 2011.

Chaque sac de riz de Fukushima est soumis à un test de radioactivité avant d’être mis sur le marché. Or le nombre de sacs où les inspecteurs ont détecté une radioactivité supérieure au seuil légal de 100 becquerels par kilogramme a été de 71 sacs de 30 kilogrammes en 2012, 28 en 2013 et aucun – zéro – en 2014. Le contrôle rigoureux exercé par les inspecteurs agricoles a également établi qu’il n’y avait pas de présence notable de radioactivité dans les fruits et légumes cultivés à Fukushima.

Dans les districts où la contamination radioactive a été plus sévère, notamment ceux de Futaba et Sôma, la production agricole est toujours au point mort. Mais les chercheurs travaillent à la mise au point de méthodes de culture et autres techniques visant à maintenir les niveaux de césium contenu dans les produits au-dessous des limites légales, et on s’avance petit à petit vers une reprise de la production agricole. Des essais de culture sont en cours jusque dans la ville d’Ôkuma, hôte infortuné de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi.

Le label « cultivé à Fukushima » est un handicap en termes de prix

Alors même que la contamination radioactive continue de susciter des préoccupations et que la production agricole de Fukushima est en train de reprendre, le riz et d’autres produits de la préfecture souffrent d’un handicap en termes de prix. La pénalisation des produits de Fukushima par le marché à la suite de la catastrophe nucléaire n’a fait que se renforcer et les prix ont dégringolé en 2014.

Cette année-là, tous les riziculteurs japonais ont subi une baisse des prix due à une combinaison de facteurs, dont une diminution de la demande imputable à des changements survenus dans les habitudes alimentaires des Japonais, des excédents de stock et des prévisions de récolte exceptionnelle dans l’est du pays. Mais la chute des prix enregistrée par le riz produit à Fukushima a été particulièrement brutale.

Le niveau de pénalisation du riz de Fukushima varie selon les variétés, les districts de production et les circuits de distribution. Les prix payés aux riziculteurs de Fukushima par Zen-Noh (la Fédération nationale des associations de coopératives agricoles) pour le Koshihikari, une variété de riz de qualité supérieure, offrent un exemple tout à fait représentatif. Zen-Noh achète le riz aux producteurs et l’achemine vers les marchés par des circuits de distribution couvrant l’intégralité du territoire japonais. Les prix payés par cette firme pour la récolte de 2014 étaient inférieurs de 37,8 % à ceux de l’année précédente pour le Koshihikari du district de Hamadôri de Fukushima et de 35,1 % pour le Koshihikari du district de Nakadôri du même département.

Les riziculteurs de Fukushima sont à la merci de forces du marché extérieures à leur département. Environ 53 % de leur production est achetée par des grossistes d’autres départements. Fukushima reste au premier rang des fournisseurs de riz du Kantô (la région qui entoure Tokyo), qui absorbe environ 46 % de sa production rizicole. Or l’indication du département d’origine doit figurer sur l’étiquetage du riz vendu chez les détaillants et bien des consommateurs de Tokyo et d’ailleurs continuent de bouder le riz en provenance de Fukushima. C’est ainsi qu’une portion croissante de la production de Fukushima s’est trouvée confinée aux secteurs de la restauration et des aliments préparés, où les prix sont plus bas.

Une fois que la perception des marques a profondément changé, il est extrêmement difficile de revenir aux prix élevés enregistrés auparavant. Certains producteurs et marchands de riz de Fukushima ont réagi en contournant les circuits traditionnels de commercialisation. Ils ont obtenu un certain succès en s’adressant directement aux consommateurs et en mettant en avant la sûreté et le goût. Mais il s’agit essentiellement d’une stratégie commerciale axée sur une niche, et elle a peu de chance de transformer structurellement le marché.

L’effet négatif de l’ignorance et de l’apathie des consommateurs

Ce sont bien entendu les événements de mars 2011 qui ont déclenché la crise qui continue d’affecter l’agriculture de Fukushima, mais les consommateurs japonais l’ont aggravée, quand bien même inconsciemment, par le biais des mécanismes du marché. Nous avons avalé sans réfléchir des verdicts annonçant allègrement que l’agriculture japonaise n’était plus viable et reléguant nos agriculteurs au rang de pittoresques anachronismes. Nous avons assisté passivement à la signature de l’accord de Partenariat Transpacifique (TPP) et laissé la « réforme agraire » prendre une tournure fatidique. Ce faisant, nous avons propagé une prophétie auto-réalisatrice qui sonnait le glas des produits sains, cultivés chez nous.

Si nous voulons des produits de qualité – sains et délicieux –vendus à des prix raisonnables, nous devons faire en sorte de comprendre les rudiments de la production et de la distribution. Faute d’assumer cette responsabilité fondamentale, nous nous prêtons à une invasion de produits alimentaires douteux.

Fukushima se trouve à l’avant-garde de la recherche des conditions de la survie. L’acceptation honnête de la situation qui règne dans cette préfecture constitue une étape cruciale de l’acceptation de notre avenir en tant que nation. De même que la démographie de Fukushima est un microcosme du Japon tout entier, sa vitalité agricole est un microcosme de la viabilité industrielle, économique et sociale du pays.

Ceux d’entre nous qui professent de prier pour le redressement de Fukushima doivent entreprendre de revoir en toute franchise peurs propres préjugés et idées fausses. La majorité des problèmes auxquels sont confrontés nos compatriotes de cette région se posent à nous tous sur tout le territoire du Japon. Abordons ces problèmes de front dans l’esprit de « Je suis Fukushima ».

(D’après un texte originel en japonais publié le 7 mai 2015. Photo de titre : la riziculture reprend progressivement dans les zones précédemment interdites de Fukushima, alors même que les travaux de décontamination des sols se poursuivent ailleurs dans le département. Jiji Press.)