Il y a des préventions contre l’étude du manga

— Que pensez-vous de la situation actuelle des études sur le manga ?

BERNDT  Dans les premiers temps où je suis arrivée au Japon, les sujets de recherche sur les mangas n’étaient pas encouragés par les universitaires. Je me suis souvent sentie honteuse dans des séminaires, et ma thèse de doctorat en japonais a donné lieu à peu de réactions. Néanmoins, cette époque où le manga était traité de « vulgaire » et était beaucoup moins valorisé par rapport à l’étude de la culture de l’époque d’Edo est maintenant du passé.

Actuellement la question est devenue : comment aborder l’étude du manga. Les sociologues ont tendance à utiliser le manga comme un simple document, un miroir de la société. Mais je mets en doute cette approche. Car il y a une limite à lire un message social quand le manga est d’abord un genre de fiction conçu pour le divertissement. Cela demande au préalable une analyse précise de l’éditeur et des lecteurs. En outre, il faut admettre que le sens que recherche le lecteur qui trouve plaisir à lire des mangas et le sens qu’y voit le chercheur ne sont pas les mêmes.

Dans le domaine des sciences humaines, il me semble qu’un nouvel obstacle est apparu. Cela est dû au fait que la stratégie « Cool Japan » du ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie a mis largement en avant le manga, ce qui conduit certaines personnes à critiquer qu’on choisisse l’étude du manga pour profiter des subventions. Ceux qui s’occupent de la question de la responsabilité de la guerre ou du problème des manuels scolaires, etc., tous les domaines d’études assez critiques contre la société japonaise, font preuve d’une certaine prévention contre le manga comme si étudier le manga était socialement irresponsable. Ils imaginent qu’on choisit d’étudier le manga pour être favorisé par l’administration. Mais à vrai dire, si soutien du gouvernement japonais à l’étude du manga il y a, concrètement ce soutien n’est pas grand-chose. Le nombre d’établissements d’enseignement supérieur qui proposent un enseignement sur le manga est en augmentation, mais tous sont privés. Il n’existe encore aucun conservatoire ou musée national du manga.

Saisir le manga à travers des discussions transversales

— La recherche sur le manga est encore jeune. Dans une situation où tout est à inventer, quelle approche avez-vous essayée ?

BERNDT  Constituer le manga comme domaine de recherche universitaire n’est pas chose facile. Le manga est un média à cheval sur plusieurs domaines, il est donc nécessaire de le saisir à la fois du point de vue de la psychologie, de l’économie, de l’histoire, de l’esthétique, du droit, de la sociologie et de la littérature, selon les bases méthodologiques éprouvées de chaque discipline. L’analyse des œuvres est également importante, mais l’étude du manga ne peut se résumer à cela. Il est nécessaire de saisir les relations profondes qui lient le média, le genre et la gamme des lecteurs, et développer une théorie pertinente pour caractériser le manga selon les méthodes propres à chaque discipline. 

Quand on parle du manga en tant que spécialité universitaire à part entière, on met généralement l’accent sur la formation des créateurs et le processus de création. Mais personnellement je m’intéresse surtout à la façon dont le manga est lu, son traitement par le lecteur. Le manga japonais est un genre particulièrement codé, il est possible de pénétrer dans l’œuvre sans avoir conscience du fonctionnement de son mode d’expression. Autrement dit on peut le lire sans réfléchir à la façon dont la planche est composée. Mais prêter attention à ce genre de détails développe l’imagination et augmente encore plus le plaisir de lire.

Les chercheurs et les doctorants commencent par réfléchir à la nécessité de l’approche : par quel biais lier leur sujet de recherche au manga. La méthode idéale de recherche du manga consiste à consulter un grand nombre de documents, comprendre toutes sortes de façons de dessiner et de lire, puis développer une analyse interprétative personnelle en s’attachant à contribuer à la communication sociale autour du manga.

Depuis 2009, afin de promouvoir les échanges scientifiques, nous organisons un congrès international annuel dans le cadre du Centre international de recherche sur les mangas de l’Université Kyôto Seika. Les discussions portent par exemple sur : « Quelle méthodologie pour analyser un nouveau média d’expression comme le manga ? ». Je souhaiterais provoquer des échanges transversaux grâce à des interventions de chercheurs issus de champs variés, la culture de la représentation, la sociologie des fans, la théorie des média, etc. mais c’est assez difficile à mettre en place. Il est beaucoup plus difficile de mobiliser des chercheurs sur la question du manga que sur les questions du « genre » ou du « Japon », par exemple. Cela ne tient pas uniquement à la difficulté d’organiser un colloque, mais surtout à la difficulté d’établir une communication au-delà de chaque petite communauté, et cela est valable pour l’ensemble du Japon.