Créer de vrais liens au delà de la poursuite du bénéfice économique

— Un an est passé depuis le séisme et l’accident nucléaire, percevez-vous des influences de ces événements sur le manga ?

BERNDT  Certains pro-nucléaires critiquent le manga pour ne pas dépeindre « correctement » la réalité de l’énergie nucléaire. Laissons de côté la question de savoir s’il existe une seule façon « correcte » de présenter un phénomène, en tout cas, mis à part le manga « éducatif », il n’est pas forcément un média de transmission d’une vérité ou d’une connaissance objective et validée. À mon sens, le manga est par essence un moyen d’expression ambigu et exagéré, qui préfère « faire sentir » plutôt qu’ « expliquer ».

Des voix de l’étranger s’élèvent aussi pour demander : « Comment est-il possible qu’un pays qui a publié Gen d’Hiroshima (de Nakazawa Keiji) ait laissé se produire un accident nucléaire ? » Mais d’un autre côté, figurez-vous qu’il y a ici des jeunes qui disent : « Il a de la chance, Gen, il n’est pas obligé d’aller à l’école de prépa ! ». Ils ne rattachent leur lecture qu’à leurs problèmes de vie quotidienne. Ils ne cherchent aucunement à lier les mangas avec un problème social ou politique. C’est la façon la plus normale de lire un manga.

J’aimerais ouvrir la discussion sur une réflexion plus vaste. Par exemple, quand je demande aux étudiants : « Quel sens peut-on dégager de Naruto en tant qu’œuvre ? » j’obtiens des réponses du genre : « On peut faire du cosplay » ou « On peut se faire des amis ». Il leur manque l’attitude d’aller chercher quelque chose de plus profond dans cette œuvre : « Peut-on apprendre ce qu’est la véritable amitié, les relations entre les hommes et les femmes, la vie ? ». Développer la façon de lire, c’est aussi la mission d’une université ou d’un musée.

Début mars, à l’occasion du Festival des arts médiatiques de l’Agence pour des affaires culturelles, s’est tenue une convention internationale sur le thème de « La terre commune de la culture ». Cet événement a été une opportunité de mettre l’accent sur le manga non seulement en tant que contenu et soft power, mais aussi en tant que « culture ». Le thème du « manga en tant qu’objet culturel » a permis non seulement de faire apparaître combien « le Japon c’est génial », mais de montrer que le manga est un moyen d’échange entre générations différentes, sexes différents, niveaux d’études différents et centres d’intérêts différents. Le manga n’est pas seulement une source de profits économiques dans le cadre du slogan « Cool Japan », c’est aussi un outil qui peut servir à tisser du lien.

Depuis le 11 mars 2011, pendant que les grands médias essaient de transmettre l’opinion publique « légitime », le manga, en tant qu’objet culturel, est l’un des lieux ou se croisent les voix inquiètes des individus, un lieu où il devient possible de réfléchir à ce qu’il faut faire pour que la société dans son ensemble continue d’exister, quel avenir construire, penser toutes sortes de choses. À l’époque moderne, le rôle de la culture est d’être un moyen de favoriser la communication sur un autre mode que celui des entreprises ou de la nation. Auparavant, ce rôle était dévolu à l’art, au roman, au cinéma. Aujourd’hui, le manga pourrait remplir ce rôle.

 

(Propos recueillis en japonais par Yata Yumiko. Photographie : Itô Makoto. Collaboration : Musée International du Manga de Kyôto)