Comme Nicolas de Crécy, Matsumoto Taiyô est lui aussi connu comme un auteur qui renouvelle entièrement son style d’une série sur l’autre. Après avoir achevé sa 5e série longue, Amer béton (1993-1994), il en a entamé une autre, Ping-pong, qui aujourd’hui encore, lui donne entière satisfaction. Commentaire exceptionnel de la part de cet artiste qui n’a pas pour habitude de s’auto-congratuler à propos de ses travaux passés.
MATSUMOTO Avec Ping-pong, je me souviens avoir fait tout mon possible pour correspondre à la commande de l’éditeur, qui était de produire un récit avec un puissant « esprit sportif ». Je me suis efforcé de dessiner des personnages super cools, et je crois avoir réussi. C’est une série que j’aime bien, c’est très sincère.
DE CRECY Ce qui m’a plu, c’est le graphisme et la sensibilité du trait. C’est quelque chose d’unique dans le manga japonais, il me semble. Tous mes amis et collègues avec qui je travaillais dans notre atelier ont beaucoup aimé ce travail graphique, dont on se sentait très très proche.
Le mouvement des personnages, la dynamique de chaque page est en rapport direct avec le thème du sport, tout est fascinant. L’expression du mouvement et des corps plein de vie était tellement extraordinaire que j’étais persuadé que son auteur, Matsumoto Taiyô, devait être lui-même un grand sportif (rire dans le public) !
Et bien sûr, ces éléments graphiques ne sont pas seulement étonnant en eux-mêmes, mais sont justifiés par une histoire très émotionnelle, parfaitement maîtrisée. C’est ce qui fait de cette série une œuvre absolument remarquable à tous points de vue.
Ce qui est particulièrement étonnant, c’est qu’avec cette finesse de trait incroyable, la mise en scène est très forte, il y a des lignes de force qui guident le regard du lecteur de façon très fluide et très synthétique. Et ça c’est très dur à faire. Pour un professionnel, il est très clair que c’est le produit d’un travail extrêmement savant et exigeant.
D’autre part, l’utilisation des onomatopées, absentes en BD, est très efficace du point de vue de la mise en scène.
À la recherche d'un nouveau style
MATSUMOTO C’est juste au moment où j’ai terminé Ping-pong que je suis allé à Angoulème et que j’ai découvert le travail de Nicolas de Crécy. Grâce à cette découverte, je suis rentré au Japon avec le sentiment très fort que moi aussi je voulais dessiner en prenant tout mon temps, comme les auteurs de BD européens.
Matsumoto Taiyô publiait dans les hebdomadaires sans discontinuer depuis 1990, soit depuis 7 ans. C’est alors qu’il a changé son rythme de travail, en se lançant à lui-même le défi de Gogo Monster, une série de 450 pages en 3 ans. Ce travail fut récompensé par le Prix spécial de l’Association des auteurs de mangas.
MATSUMOTO Pendant cette période, je me suis beaucoup posé de questions, afin de trouver une façon de m’accommoder avec moi-même. Mes éditeurs voulaient que je produise quelque chose de divertissant, et moi je voulais produire quelque chose de plus intelligent. Je cherchais mon rythme, un processus qui me corresponde, pour dessiner à un rythme qui me corresponde.
Cette réflexion a finalement abouti à sa série suivante, Takemitsu-zamurai (2006-2010, Le Samouraï Bambou en français). Pour ce titre, il a demandé à son ami Eifuku Issei de lui écrire un scénario, de façon à pouvoir se concentrer uniquement sur le dessin, ce qui lui a permis de trouver finalement la forme (ou le déformé…) graphique qu’il cherchait. Cette série a été couronnée par le Prix culturel Tezuka Osamu.
DE CRECY L’évolution stylistique est évidente. Il y a plus de sérénité qu’avant. La représentation s’attache plus à la respiration autour des personnages plutôt qu’aux personnages eux-mêmes, le trait est plus classique que dans les séries précédentes. La nouvelle direction qui se fait jour est très intéressante.
Sur les raisons qui les poussent à renouveler son style à chaque nouvelle œuvre, les deux auteurs donnent chacun la réponse suivante :
« Ce n’est pas quelque chose de conscient, mais je trouve plus excitant de m’engager dans un nouveau travail sans idée préconçue. » (Matsumoto Taiyô)
« Réaliser une BD est long et contraignant, et si je ne respire pas un air neuf, je suffoque. Et puis, en changeant l’image, on fait aussi évoluer l’histoire. » (Nicolas de Crécy)
Au cours de la conversation, Nicolas de Crécy a confié à son interlocuteur que « le moyen d’expression de la BD pourrait bien être fini pour [lui] ». La réponse de Matsumoto est remarquable de délicatesse et de sympathie : « En ce qui me concerne, j’ai encore plein de choses à faire. Et malgré tout, nous appartenons à la même génération et je comprends ce sentiment ».
À l’issue de la rencontre, l’idée d’un projet d’ouvrage co-dessiné à quatre mains est apparue. Et en août 2014, ce projet est devenu réalité : il s’intitule Matsumoto Taiyô + Nicolas de Crécy, Art Book de deux dessinateurs entre Japon et France, sorti chez Genkôsha. L’ouvrage comprend des illustrations, une BD relais, des conversations, des échanges de lettres illustrées…
La troisième édition de l’International Manga Fest aura lieu le dimanche 23 novembre 2014, toujours à Tokyo Big Sight.
(Photos : Hanai Tomoko. Photo de titre : [de gauche à droite] Nicolas de Crécy, Matsumoto Taiyô, Arthur de Pins, Mashima Hiro et Juanjo Guarnido réunis à l'occasion du 2e International Manga Fest, 20 octobre 2013.)







