Le Chasseur d’ours

Les Ours du mont Nametoko, une nouvelle bien connue de Miyazawa Kenji, illustre sa vision du monde. Le mont du titre culmine à 860 mètres au-dessus du lac Toyosawa non loin de Hanamaki, sa ville natale dans la préfecture d’Iwate, au nord-est du Japon. Même si ses histoires se déroulent souvent dans des lieux dont les noms paraissent fantastiques au lecteur, ils correspondent pour la plupart à des toponymes d’Iwate qui lui était si cher.

Kojurô est un chasseur qui survit en chassant des ours dont il vend les vésicules biliaires – la bile d’ours était alors considérée comme une panacée capable de guérir de nombreuses maladies. Mais il existe un pacte naturel entre les ours et les humains, entre tous les animaux chassés et les chasseurs qui les tuent. Pour Miyazawa qui considérait que les animaux se trouvaient sur le même plan de l’existence que les humains, du point de vue de la souffrance et de la recherche de la joie, tuer un animal s’apparentait à un meurtre.

Par conséquent, Kojurô finira nécessairement par recevoir le châtiment ultime. À la fin, il perd la vie et devient un objet immobile entouré par les ours, ses proies.

Les Ours du mont Nametoko fait accessoirement allusion aux normes politiques du capitalisme de l’époque de Miyazawa. Cette nouvelle souligne que les ours perdent face au chasseur, et le chasseur face au marchand. Le fait que le chasseur, et non le marchand, devient la cible de la revanche cyclique, est révélateur. Si l’on transpose cette morale au présent, on arrive au principe « trop grand pour faire faillite », ou pour dire les choses plus clairement, trop riche pour être attaqué. Ce sont les faibles qui écopent du châtiment de la société ou de la nature. Les gros s’abritent dans une forteresse protégée ou ferment simplement la porte derrière eux, s’éloignant du désastre qu’ils ont créé pour « passer à autre chose ». Lorsque les choses tournent mal, ce ne sont pas eux qui en sont les victimes, mais invariablement les faibles.

Ne croyez pas que je suis en train de passer un vernis moderne sur le point de vue d’un auteur ancien. Dans sa poésie comme dans sa prose, Miyazawa est toujours du côté des opprimés et des dépossédés, déterminé à les aider à confronter les éléments et à se dépêtrer de leurs malheurs.

Lumière éternelle

Miyazawa avait d’ailleurs une très bonne raison de percevoir le poids de la responsabilité envers les faibles et les humbles. Son père était un homme qui avait fait fortune en étant le prêteur sur gages – une profession alors bien plus honorable qu’aujourd’hui – de la ville. À la différence des grandes villes commerçantes industrialisées, les petites villes de province éloignées des centres de développement de l’époque Meiji (1868-1912) n’avaient pas de banques. L’affaire familiale des Miyazawa fournissait des services financiers essentiels aux fermiers indigents de la région.

Enfant, il avait assisté à de nombreuses transactions entre son père et des fermiers pauvres qui lui apportaient tout ce qu’ils pouvaient échanger contre un peu d’argent liquide pour nourrir leurs familles. Le fort sentiment de culpabilité que cela fit naître en lui l’amena à considérer qu’une de ses missions était de rembourser les fermiers en leur apprenant par ses écrits comment trouver le bonheur et le confort dans leur vie. Cela le poussa à devenir un expert de l’utilisation des engrais et à se dévouer inlassablement à la promotion de leurs applications. Il souffrait de pleurésie et de tuberculose et son esprit missionnaire infatigable – peut-être faudrait-il dire obsessionnel – ainsi que ses activités pour améliorer la condition des fermiers locaux ont, en partie, conduit à sa mort prématurée.

Dans la préface à son poème Printemps et Ashura, il se décrit comme une lumière bleue. La lumière qu’il est clignote en permanence, en harmonie avec le reste de l’univers. Cette lumière, la vie d’un individu, ne s’éteint pas avec sa mort. Il écrit, dans cette préface, que c’est seulement la lampe, c’est-à-dire le corps, qui est perdu. La lumière subsiste et clignote pour l’éternité.

Bien que nous mourons, la lumière et le souvenir de celle-ci continuent à briller, et c’est cette lumière qui est visible dans le cosmos. C’est pour cette raison que certains de ses personnages finissent au ciel. Campanella, un des héros de sa magnifique nouvelle Train de nuit dans la Voie lactée, descend d’un train qui traverse le ciel nocturne. Un autre personnage, le Scorpion, devient une étoile afin que son corps puisse fournir de la lumière et de la chaleur pour une époque. Un autre de ses personnages, le faucon de nuit dans la nouvelle L’Étoile du faucon de nuit, vole tout droit dans le ciel et transforme aussi son corps en étoile.

Ses personnages défient le temps et l’espace, pour nous offrir, si l’on peut dire, de brillants exemples.