Sans céder face à la pluie
En quoi Miyazawa Kenji est-il important pour nous aujourd’hui, cent vingt ans après sa mort ? Les réactions suscitées par son œuvre en 1995 et en 2011 apportent une réponse à cette interrogation.
En janvier 1995, la région du Hanshin, où se trouve la grande ville portuaire de Kobe, fut frappée par un séisme qui fit plus de 6 400 victimes. Deux mois après, Aum Shinrikyô, une organisation pseudo-religieuse, lança une attaque au gaz sarin dans le métro de Tokyo, le pire attentat terroriste subi par le Japon en temps de paix. La bulle spéculative avait éclaté quelques années plus tôt, et les Japonais commencèrent à se demander pourquoi ils avaient travaillé si dur depuis la fin de la guerre si tout ce qu’ils avaient un demi-siècle plus tard n’était qu’une économie incapable d’offrir à tous assez pour vivre, et une société qui n’offrait pas de protection contre les désastres naturels et le terrorisme intérieur. Miyazawa leur paraissait avoir certaines réponses, et son œuvre connut un énorme regain d’intérêt.
En 2011, le Japon fut à nouveau frappé par une catastrophe à la fois naturelle et créée par l’homme : un tremblement de terre dévastateur, un tsunami, qui déclencha une contamination radio-active le 11 mars sur la côte du Tôhoku (voir notre article). À nouveau, les Japonais se demandèrent pourquoi leur gouvernement et les cartels qui dictent la politique économique du pays n’avaient pas réussi à les protéger. Miyazawa paraissait aussi avoir des réponses à ces questions, et à nouveau, son œuvre illumina de sa lumière le sombre ciel qui pesait sur le pays.
Et que disait-il ? Que nous ne devons jamais succomber à la folie de promouvoir la croissance aux dépens de la nature, et que nous devons chercher des voies permettant de subvenir aux besoins de tous tout en nous préoccupant les uns des autres avec une compassion sans failles ?
Son poème le plus célèbre, Ame ni mo makezu (Sans céder face à la pluie), qui est une sorte de prière pour le sacrifice du soi pour le bien de tous, et particulièrement des faibles et des défavorisés, fut souvent récité dans les médias et lors de manifestations dans la région du Tôhoku qui avait tant souffert de ce triple désastre. Miyazawa Kenji devint soudain le porte-parole de la morale japonaise publique et privée.
Son message à nous tous, où que nous vivions dans cette époque de profonde insécurité, est le suivant : gardons-nous d’écouter les voix extérieures, que ce soit celle des politiciens haut placés ou celle de dieux probablement encore plus éminents, car nous avons en nous notre propre sens moral, calibré par nos liens avec l’art et la nature. Notre conscience est guidé par l’aiguille du compas de notre moralité.
Si nous la suivons, en gardant toujours présent à l’esprit nos liens avec tous les autres êtres humains et les animaux, ainsi qu’avec les plantes, l’eau, l’air et la terre, nous trouverons l’épanouissement personnel et la sécurité... et ce monde se transformera peut-être en un monde meilleur qu’il ne l’a été jusqu’à présent, pour tout et tous.
(Photo de titre : Ôhashi Hiroshi. Une statue de Miyazawa Kenji dans le jardin du Lycée agricole préfectoral de Hanamaki.)
