Des céramiques d’une stupéfiante beauté
Sen no Rikyû a confié la réalisation des bols qu’il souhaitait utiliser dans le cadre de la cérémonie du thé à Tanaka Chôjirô (1516?-1592). Ce céramiste de génie est le fondateur de la lignée des potiers qui lui ont succédé au fil des siècles sous le nom collectif de Raku Kichizaemon, et se sont spécialisés dans la fabrication des fameux bols à thé Raku (voir notre article : Le secret du calme mystique des bols à thé Raku). À l’époque, l’emploi de céramiques non importées de fabrication japonaise pour la cérémonie du thé constituait une innovation.
Les Raku sont façonnés non pas au tour mais manuellement si bien qu’ils s’ajustent parfaitement à la paume des mains. Les spécialistes de l’art du thé, loin de se contenter de contempler la beauté plastique extérieure d’un bol, évaluent aussi celui-ci en fonction de son poids, de son toucher et de la sensation qu’il laisse quand on le porte à ses lèvres. L’esthétique de Sen no Rikyû ne fait pas seulement appel au regard. Dans À la recherche du temps perdu, Marcel Proust (1871-1922) raconte comment une gorgée de thé ou un faux pas sur des pavés ont ravivé en lui des souvenirs enfouis dans sa mémoire.
L’appréciation d’un bol à thé Raku à sa juste mesure relève de sensations physiques comparables à celles suscitées chez Proust par la serviette avec laquelle s’essuie la bouche après une légère collation.

Une voie qui unit ses adeptes à travers la recherche de la beauté
Sen no Rikyû est censé s’être donné la mort par éventration (seppuku) le 28 février 1591. Toutefois aucun document historique de l’époque ne permet de dire si c’est ce qui s’est réellement passé ou pas. Cette version semble avoir été privilégiée pendant l’époque d’Edo (1603-1868) où le seppuku était considéré comme une forme honorable de mourir. En 1906, Okakura Kakuzô (alias Okakura Tenshin, 1863-1913) a écrit Le livre du thé (The Book of Tea), un ouvrage en anglais dans lequel il décrit le suicide rituel de Sen no Rikyû. La fin tragique du grand maître du thé fait penser à certains égards à celles du Christ et de Socrate. La mort de Sen no Rikyû montre que la voie du thé (chadô) mérite qu’on lui consacre sa vie et que son objectif ultime est la beauté. Pour Okakura Kakuzô, l’essence du chadô réside dans sa capacité à unir ses adeptes dans un pavillon de thé à travers la recherche de la beauté. Quand son ami le poète et philosophe indien Rabindranath Tagore (1861-1941) s’est rendu au Japon, dix ans plus tard, il a dit que la culture traditionnelle japonaise « avait réussi à trouver la vérité dans la beauté et la beauté dans la vérité. » (Voir notre article : Dépasser le clivage entre l’Orient et l’Occident : Okakura Kakuzô et « Le Livre du thé »)
La poésie traditionnelle japonaise se caractérise par une union étroite entre la nature et la beauté. Le succès du haiku à l’échelle mondiale prouve que de plus en plus de gens l’apprécient en tant que telle en dépit de l’obstacle constitué par la langue de l’Archipel. Sen no Rikyû a exprimé concrètement cette même fusion entre l’art et la nature à travers les pavillons de thé et la céramique. Et à ce titre, on peut dire qu’il a révolutionné l’esthétique japonaise en transcendant les limites de son temps.
(Photo de titre : portrait de Sen no Rikyû, avec l’aimable autorisation du Musée municipal de Sakai)
