L’arrivée de Jianzhen et la naissance officielle du Japon en tant que pays bouddhiste

Une des personnalités les plus importantes à avoir durement travailler pour importer le bouddhisme au Japon à cette époque était le prince Shôtoku (574-662), mais il lui a été malheureusement impossible de faire venir un Sangha de son vivant. Bien qu’il soit célébré pour avoir fait venir le bouddhisme au Japon, il n’était en réalité parvenu à faire venir du continent que des images et des écrits bouddhiques. Dans les années qui ont suivi, de nombreux temples ont été bâtis au Japon, et des rituels bouddhiques ainsi que des prières ont été pratiqués pour la paix et la sûreté du pays. Un Sangha japonais durable n’a toutefois pas pu être établi avant de nombreuses années. Ce n’est qu’en 754 que le problème a finalement été résolu et que le Japon est devenu un pays véritablement bouddhiste dans le sens officiel du terme.

Le figure clé de cette avancée est Jianzhen, appelé Ganjin en japonais (688-754), un moine célèbre en Chine pour ses connaissances et sa piété. Animé par sa ferveur de missionnaire pour diffuser les enseignements du Bouddha, Jianzhen a répondu aux sollicitations du Japon et s’est décidé à prendre part au périlleux voyage vers l’archipel. En plus d’être un spécialiste de l’école Risshû qui avait étudié et pratiqué les règles de la discipline ascétique établies par le Vinaka, il était également un prêtre reconnu pour sa compréhension et pour ses connaissances approfondies des différentes écoles de la philosophie bouddhiste. Il avait également de nombreux disciples, et il semblait donc qu’il lui serait facile d’amener avec lui dix moines ou plus. Mais les tentatives de Jianzhen pour voyager vers le Japon se sont quatre fois soldées par des naufrages et d’autres désastres. Finalement, le moine a réussi à atteindre le territoire nippon à sa cinquième tentative. Entretemps, il était devenu aveugle.

La cour du Yamato située à Nara a accueilli Jianzhen et ses compagnons en tant qu’invités d’honneur de l’État, avant de les ordonner en tant qu’aspirants au sacerdoce. C’est à ce moment que le Sangha est né au Japon, devenu alors officiellement un pays bouddhiste.

Le bouddhisme fait ses débuts en tant que religion d’État

Mais l’attitude de la cour ne s’est pas toujours alignée avec les souhaits de Jianzhen au cours des années suivantes. Une fois ce dernier arrivé avec son Sangha, le Japon était désormais capable de produire des moines issus du pays. La nouvelle priorité de la cour a donc été d’utiliser le bouddhisme en tant qu’outil de règne et de contrôle politique.

Par conséquent, les kami, les divinités et les esprits natifs du pays qui avaient été vénérés pendant des siècles avant l’arrivée du bouddhisme, ont continué d’être révérés et respectés comme avant. Le bouddhisme nouvellement importé n’a jamais remplacé les anciennes croyances. La foi préexistante dans les kami et celle basée sur les enseignements du Bouddha venue du continent chinois ont toutes deux été acceptées comme dignes de vénération, et ont même fusionnées en une nouvelle forme de syncrétisme religieux. Ceci a fini par produire un nouveau point de vue typiquement japonais selon lequel toutes ces divinités variées sont différentes manifestations des mêmes êtres surnaturels. Cette fusion syncrétique ente le bouddhisme et les traditions natives de l’archipel est encore profondément ancrée dans la société japonaise d’aujourd’hui, où la culture accepte joyeusement le culte shintô et bouddhique sans avoir le sentiment de devoir faire un choix entre l’une ou l’autre de ces religions.

Jianzhen est venu au Japon dans l’espoir de poser les fondations avec ses disciples d’un développement du bouddhisme dans tout le pays. Cependant, la cour du Yamato en avait décidé autrement. Pour le pouvoir politique en place, le bouddhisme avait surtout un rôle important à jouer en tant qu’appareil étatique leur permettant d’asseoir leur autorité. Les moines bouddhistes étaient des saints approuvés par l’État dont le rôle était de prier pour la sécurité et la prospérité du pays. Ils étaient également des diplomates ayant un rôle important à jouer dans les échanges culturels avec le continent.

Puisque les moines avaient une position proche de celle des responsables publics et des fonctionnaires, il était inconcevable qu’ils puissent être autorisés à former un Sangha gouverné par eux-mêmes en tant que communauté autonome selon les principes du Vinaya Pitaka. Ce refus d’accorder aux moines une plus grande autonomie était dû à un manque de compréhension des enseignements de Shakyamuni. Le Bouddha historique avait ordonné à ses fidèles de renoncer à la vie séculaire et à se réfugier dans la communauté des moines, dans laquelle ils pourraient travailler sur eux-mêmes en se concentrant sur leurs disciplines spirituelles au sein de leur communauté. De plus, le Sangha n’avait pas la possibilité d’ordonner de nouveaux moines, puisque cette prérogative était exclusivement destinée aux autorités. Les vies quotidiennes des moines n’étaient pas dirigées par leur propre code de conduite autonome, mais par les lois de l’État.

La première forme de bouddhisme au Japon, qui a planté ses racines à Nara, était donc une religion administrée par l’État. C’était là le véritable point de départ des développements futurs du bouddhisme au Japon. Dans le prochain article, nous étudierons de quelle manière la forme japonaise de cette religion s’est développée et transformée dans les siècles qui ont suivi.

Nos deux articles précédents

(Photo de titre : une statue de Jianzhen, située dans le temple Daming du mémorial de Jianzhen, à Yangzhou, en Chine. Pixta)