Un sentiment de Waji-waji
Un autre aspect important de l’administration américaine à Okinawa est la présence de hauts-commissaires tyranniques, tels ce Caraway, déterminés à écraser toute volonté populaire, comme celle de Tamashiro Ushi.
« L’une des ambitions du film était de dresser un portrait correct du haut-commissaire Caraway. Dans la salle de montage des studios d’Okinawa TV, il y a encore un mur sur lequel mes prédécesseurs ont affichés les photos des hauts-commissaires successifs, avec leurs noms. À l’époque, vous n’auriez pas confondu l’un avec l’autre, mais aujourd’hui, un demi-siècle après le retour d’Okinawa au Japon, cette conscience s’est considérablement estompée. »
En 2015, lorsque le gouverneur d’Okinawa, Onaga Takeshi (décédé en 2018), a rencontré pour la première fois le porte-parole du gouvernement de l’époque, Suga Yoshihide, l’actuel Premier ministre, au sujet de la relocalisation de la base aérienne américaine de Futenma à Henoko, il a comparé son intransigeance à celle du haut-commissaire Carraway.
« À l’époque, il y avait un pouvoir visible, le haut-commissaire américain de l’USCAR qui imposait sa volonté déraisonnable à la population. C’était un adversaire clair à combattre. Et vu d’aujourd’hui, je peux voir que les habitants d’Okinawa avaient alors une formidable énergie pour se rassembler autour des questions importantes et aller de l’avant. D’une certaine manière, je les envie. J’aurais aimé vivre à cette époque, j’aurais aimé être dans la foule avec eux pour crier. Parce qu’aujourd’hui, sur quoi agir ? Sur quoi concentrer son énergie ? À Okinawa, nous avons un mot pour dire ce sentiment : Waji-waji. Nous vivons une époque de colère diffuse mais nous ne savons pas où canaliser cette colère insupportable. »

Okinawa et le Covid-19
Et maintenant, Okinawa est confronté à une nouvelle menace : le coronavirus. Il n’y a pas si longtemps, l’archipel se classait au premier rang des préfectures japonaises pour le taux de personnes infectées sur 100 000 habitants.
« La tragédie d’Okinawa, c’est ça. Si nous avions fermé l’entrée de l’île à temps, nous aurions pu contrôler la propagation du Covid-19, mais trop de gens sont absolument dépendants du tourisme pour vivre. Et c’est aussi ce que l’on dit des bases américaines : si les bases s’en allaient, les habitants seraient bien embêtés. Mais regardez avec la crise sanitaire, les soldats américains sont dispensés des contrôles sanitaires japonais quand ils arrivent dans leurs bases. C’est exactement comme dans mon enfance : nous, nous n’avons pas le droit de passer le grillage, mais eux, ils entrent et sortent comme ils veulent. »
Jusqu’à la veille de la catastrophe sanitaire, Kokusai-dôri, la principale artère touristique de Naha, était bondée de touristes asiatiques. Aujourd’hui, de nombreux magasins ont mis la clé sous la porte. Néanmoins, Yamazato, qui habite à deux pas et observe la ville depuis plus d’un demi-siècle, voit également des évolutions positives.
« Autrefois, c’étaient des dames âgées comme Tamashiro Ushi qui tenaient les points de vente sur le marché. Puis, pour vendre aux touristes chinois, des Chinois en emploi précaire ont été employés. Mais les touristes chinois ont disparu et de nombreux magasins ont fermé. Alors, récemment, les commerçants essaient de reprendre les affaires à petite échelle. Le coronavirus a montré la fragilité d’Okinawa au tourisme alors que les vrais problèmes d’Okinawa demeurent et refont surface. Alors, maintenant, quel avenir voulons-nous ? Quel Okinawa voulons-nous dessiner dans l’avenir ? C’est le moment d’y réfléchir. Telle sera la question au moment du cinquantième anniversaire du retour d’Okinawa au Japon, je pense. Mon film est un indice dans cette direction. C’est comme si j’entendais toujours la vache, la tortue et la trompette, ces gens dont la voix portaient si clair à l’époque, me dire “Eh ! vous, là… Vous êtes satisfaits de ce que vous avez là ?” »
Le film
- Réalisateur et producteur : Yamazato Magoari
- Narration : Kabira Jay
- Année de production : 2021
- Durée : 99 mn
- Site web officiel : www.sanmademocracy.com/


