Un personnage énigmatique à l’allure excentrique et portant un masque de tigre déambule dans Tokyo depuis plus de 45 ans ! Il s’appelle Shinjuku Tiger. Le documentaire éponyme sorti au Japon en mars 2019 essaie de cerner son identité réelle tout en mettant en lumière la culture tout-à-fait particulière du quartier de Shinjuku où il réside. Le réalisateur du film ainsi que Shinjuku Tiger lui-même ont répondu à nos questions.

Un personnage symbolique

À Tokyo,  il existe un homme portant en permanence un masque de tigre et paré d’un costume excentrique aux couleurs éclatantes. Il parcourt le quartier de Shinjuku en vélo en diffusant sur son radio-cassette des blues japonais appelés enka. Si vous vous promenez du côté du quartier « chaud » de la capitale nippone, à savoir Kabuki-chô, vous l’avez peut-être déjà aperçu au moins une fois…

Au fil du temps, le nom de Shinjuku Tiger s’est imposé. Son activité principale : distributeur de journaux. Il l’exerce matin et soir sans discontinuer depuis 1972. Les journaux, magazines et télévisions l’ont souvent présenté comme une figure bien connue et un symbole de Shinjuku, le quartier phare de la contre-culture japonaise. Sa photo a même servi pour une affiche publicitaire du fameux magasin de disques Tower Records Shinjuku.

© Association pour la réalisation du film Shinjuku Tiger
© Comité de production du film Shinjuku Tiger
© Association pour la réalisation du film Shinjuku Tiger
© Comité de production du film Shinjuku Tiger

SHINJUKU TIGER  Shinjuku Tiger n’existerait pas sans Shinjuku. Ça vous donne la mesure de l’affection que je porte à ce quartier. Et puis, la gare de Shinjuku est quand même la plus grande gare du monde en nombre d’usagers ! De nombreuses lignes forment un nœud ici, c’est une sorte de « port terrestre ».

Celui qui allait devenir Shinjuku Tiger arrive de Nagano à la capitale pour faire ses études à l’Université Daitô Bunka. Au début, il habite au nord-ouest de Tokyo, dans l’arrondissement de Nerima. Mais il laisse tomber sa vie d’étudiant au bout de deux ans. Il bouge un peu de-ci de-là jusqu’à ce que le courant le porte jusqu’à Shinjuku. Un jour, alors qu’il vient de commencer un travail de distributeur de journaux, il se rend à la fête du sanctuaire qui se trouve juste derrière le local des ventes du journal Asahi, et il tombe sur un stand vendant des masques pour les enfants, quelque chose de très courant au Japon. Parmi les masques alignés, il y a celui de « Tiger Mask », un personnage de catcheur masqué d’un dessin animé populaire à l’époque. Une inspiration soudaine lui vient : « Je pourrais vivre comme un tigre dans la jungle urbaine de Shinjuku ! » Il achète 30 masques identiques de tigre et se met à les porter dès qu’il sort en ville. Shinjuku Tiger est né !

Un homme au naturel

Satô Yoshinori, de son côté, est le réalisateur du documentaire qui suit au plus près ce personnage atypique. Cette réalisation est néanmoins bien différente de celle de son film précédent, une histoire qui portait sur la famille d’une victime face à l’assassin dans le couloir de la mort.

— Shinjuku Tiger est votre premier documentaire. Comment ce projet s’est-il décidé ?

Satô Yoshinori s’est occupé de toutes les étapes de son documentaire, du tournage au montage.
Satô Yoshinori s’est occupé de toutes les étapes de son documentaire, du tournage au montage.

SATÔ YOSHINORI  La société de production de mon précédent film m’a proposé un projet, avec des photos d’un personnage un peu spécial, Shinjuku Tiger. Une telle existence en plein Tokyo, j’ai trouvé ça extraordinaire. Ça m’a d’abord donné envie d’en savoir plus sur lui.

TIGER  Nous avons parlé pour la première fois en 2017. Dans un café de Shinjuku, à trois reprises, j’ai rencontré M. Satô et le président de la société de distribution, 3 heures à chaque fois, ce qui fait 9 heures au total. Le tournage a commencé l’année suivante et a duré un an. En 36 sessions de prises de vues. Cela durait parfois jusqu’à 5 ou 6 heures d’affilée… Quand je pense qu’il a réussi à en faire un film de 83 minutes, je trouve ça fou !

— Dans le film, on vous voit essentiellement parler avec des femmes.

TIGER  Eh oui ! Parce que ma vie se résume en quelques mots : cinéma, jolies femmes et poursuite de rêves. Je l’avais prévenu dès le départ : si ce n’est pas ça le thème, je ne participe pas ! J’ai proposé à quelques actrices que je connais à Shinjuku Golden-gai de participer. Elles ont tout de suite dit oui, alors le réalisateur a filmé les moments où l’on se parlait.

SATÔ  J’ai filmé Tiger vivre et passer le temps dans la bonne humeur. Quand il me passait un coup de fil en me disant « Je sors boire un coup », j’attrapais ma caméra et je sortais le rejoindre. Je n’avais plus qu’à me rendre invisible pour le filmer lui et ses joyeuses péripéties.

© Association pour la réalisation du film Shinjuku Tiger
© Comité de production du film Shinjuku Tiger

— C’est comme ça que vous aviez prévu de faire depuis le début ?

SATÔ  Je pensais que Tiger pouvait être lié à l’histoire du quartier de la contre-culture qu’est Shinjuku. C’est pour cela qu’au tout début, j’envisageais d’observer la ville à travers ses yeux, lui qui y vit et y travaille depuis plus de 45 ans. Mais dès que je suis entré en contact avec lui, j’ai été envoûté par sa personnalité, rayonnante, sympathique, et j’ai décidé de me focaliser sur cet aspect.

TIGER  C’est juste mon quotidien… Je lui ai dit : filmez-moi tel que je suis. Et donc, toutes les filles qui apparaissent avec moi dans le film sont aussi tout à fait naturelles ! C’était vraiment incroyable. Je leur disais : « Toi, tu es la star des stars, la star qui est née en attrapant une étoile. » Ce n’est pas du pipeau, c’est vraiment comme ça que je les vois, sur scène ou à l’écran.

SATÔ  J’ai sélectionné les scènes où Tiger et les actrices se parlent en privé, quand les personnages sont totalement eux-mêmes. C’est après le tournage que j’ai réfléchi à une cohérence globale dans laquelle introduire les scènes que j’avais sélectionnées. J’avais bien une hypothèse de départ avant de commencer, mais elle n’a pris sa forme définitive qu’en cours de tournage. Parce que des scènes bien plus formidables que ce que j’avais pu imaginer dans ma tête sont apparues les unes après les autres sur place.

TIGER  Cette structure du film était vraiment parfaite pour moi. On a mis l’accent sur mon leitmotiv : le cinéma, les jolies femmes et les rêves. Et on va au plus profond de la signification de chacun. On l’explique en image.