Du reportage au long métrage
Il y avait d’autres scènes encore que Yamamoto souhaitait absolument filmer, notamment la visite à sa petite sœur, de sept ans sa cadette. Depuis son accident vasculaire cérébral survenu dix ans plus tôt, Momoyo vivait alitée dans un établissement médicalisé près de chez elle, à Kobe. Quand elle parlait de sa sœur, Tetsuyo, d’ordinaire souriante, avait les larmes aux yeux.
« Sa nièce Yayoi m’avait demandé de filmer la scène car elle ne savait pas quand elles pourraient se revoir. Comme nous étions en pleine pandémie de Covid, impossible d’y aller en équipe, je suis donc allé filmer seul. »
La visite ne dure que dix minutes. La petite sœur de 95 ans, celle qu’elle appelle ma petite Momo ne peut de l’autre côté de la vitre ni se mouvoir, ni parler. C’est en voyant Tetsuyo, alors âgée de 102 ans, que m’est venue l’idée du film, je voulais fixer sur la pellicule les moments poignants qui ponctuaient sa vie paisible.
« Déjà je savais que le petit écran ne suffirait pas. Je me disais que pour saisir Tetsuyo, il faudrait sans doute passer au grand écran. »
Parlons de cette scène où Tetsuyo marche seule sur le raidillon qui passe devant sa maison.
« À la télévision, les plans font 10 secondes au maximum. Au cinéma, on peut prendre 20 secondes. Inconsciemment, je filmais au rythme du grand écran et je laissais la caméra tourner (rires). Cette scène se suffit à elle-même tant l’image est forte. »
Yamamoto a une grande expérience des interviews et pourtant il a rarement vu quelqu’un d’aussi photogénique. Il cite l’exemple d’une pianiste mondialement connue.
« J’ai eu plusieurs fois l’occasion d’interviewer Fujiko Hemming. Mais je trouve que Tetsuyo a tant de prestance qu’elle pourrait rivaliser avec cette grande dame. Certes elle n’est pas artiste, mais je crois qu’elle a une grande maîtrise des relations humaines. Une maître ès vie que j’ai envie de filmer, même si elle est juste en train d’arracher les mauvaises herbes autour de chez elle. »
Dans son film, il a pu inclure des scènes qu’il n’avait pas gardées pour la télévision. Dans l’une d’elles, on entend dans la voix de Lily Franky, le narrateur, dire le poème que Tetsuyo a écrit sur sa sœur.
« Elle m’avait raconté avoir écrit un poème après être allée rendre visite à sa sœur, mais elle ne savait plus où elle l’avait rangé. Avec le producteur nous avons fouillé toute la maison pour le retrouver (rires). »
Vivre chez elle, le secret de la longévité
Ce film ne se contente pas de dépeindre avec tendresse le quotidien d’une adorable vieille dame.
« Je voulais plutôt montrer les tracas qui se cachent derrière les sourires et comprendre pourquoi Tetsuyo a choisi de vivre en solo, chez elle. Je ne pense pas qu’elle veuille “protéger sa maisonnée”par traditionalisme, je crois qu’elle souhaite juste continuer à habiter là où elle a vécu avec son bien-aimé mari. Sa famille le comprend et la soutient. »
Un service d’aide à domicile lui facilite le quotidien et elle séjourne aussi de temps à autre dans un centre d’accueil pour seniors. Certes Tetsuyo a besoin que son entourage l’assiste pour pouvoir rester chez elle, mais elle est passée maître dans l’art de se faire aider.
« Tetsuyo dit toujours qu’elle est un poids pour nous. Mais rien ne sert à rien de se focaliser sur ce qu’on ne peut pas, mieux vaut juste se concentrer sur ce qu’on peut faire. Accepter de se faire aider, on devrait tous penser comme ça. Bien sûr, l’hospitalisation et la maison de retraite seraient des solutions de facilité. Mais elle perdrait en autonomie. Et quand parfois elle doit faire un séjour en centre de soin, c’est l’idée de rentrer chez elle qui lui redonne espoir et énergie. C’est ce qui lui permet de tenir debout, au sens propre comme au figuré. Pouvoir vivre chez elle, voilà le secret de sa longévité. »
Dans un Japon vieillissant, le thème du film est fédérateur. Et si la caméra suit Tetsuyo, les spectateurs sont nombreux à regarder du côté des aidants.
« Yayoi explique qu’à ses yeux, le secret de la longévité de sa tante est qu’elle se mobilise pour les autres. Sa force vient de l’aide qu’elle prodigue autour d’elle. Être là pour les autres. Si elle n’avait qu’à se soucier d’elle-même, elle finirait pas se laisser aller. Tetsuyo a créé il y a 50 ans un « club de l’amitié » pour les seniors du quartier. Ce qu’elle donne aux autres, lui revient aussi. C’est un merveilleux cycle vertueux. Quel bonheur que ce film permette à cette énergie de circuler encore davantage. »
(Images tirées du documentaire « Tetsuyo, 104 ans, vit en solo ». Avec l’aimable autorisation du comité de production. Photos d’interview : Nippon.com)
Le film
- Réalisateur : Yamamoto Kazuhiro
- Narration : Lily Franky
- Année : 2024
- Site officiel : https://rcc.jp/104-hitori/





