Un documentaire suit dans son quotidien une dame plus que centenaire. Tetsuyo vit seule et avec le sourire. Son mari, avec qui elle a partagé 57 ans de sa vie, est décédé il y a près de 20 ans, mais jour après jour sans rien perdre de sa joie de vivre, elle vit entourée de proches et de voisins. La version idéale de la personne âgée qui vit seule ? Avec Yamamoto Kazuhiro, le réalisateur, tentons de comprendre ce qui permet à Tetsuyo de « tenir debout ».
Vivre vieux, un fardeau ?
En 2024 ils étaient plus de 95 000. En 20 ans, le nombre de seniors centenaires a plus que quadruplé au Japon. « Vivre centenaire » n’est plus un rêve inaccessible, mais cette perspective est loin de ravir la plupart des Japonais.
En 2024, l’Institut de recherche sur la vie des centenaires de Hakuhôdô a réalisé une étude transversale dans six pays (Japon, USA, Chine, Corée, Allemagne et Finlande). À la question « Souhaitez-vous vivre jusqu’à 100 ans ? », 27,5 % des Japonais ont répondu « oui » ou « plutôt oui », c’est le taux de réponses positives le plus faible des six pays du panel. « Je ne veux pas être un fardeau », expliquent la plupart des sondés.
Les vieux sont des fardeaux : comme pour balayer cette idée noire, certains chantent et se réjouissent de pouvoir vivre 100 ans.
Ishii Tetsuyo habite à Onomichi, dans la préfecture de Hiroshima. Née en 1920, la même année que des légendes du cinéma japonais comme Mifune Toshiro ou Hara Setsuko, elle a été institutrice pendant 36 ans dans une école primaire. Ses voisins continuent d’ailleurs de l’appeler affectueusement sensei. Elle a aussi travaillé comme conseillère municipale. Mariée à 26 ans, elle perd son époux à 83 ans. Depuis, forte du soutien de sa famille et de sa communauté, elle mène seule à Onomichi une vie paisible, au milieu de la verdure.
Grâce à une série d’articles publiés dans le journal local, Chûgoku Shimbun, et à ses apparitions sur la chaîne de télévision RCC (Chûgoku Hôsô), c’est une célébrité dans son quartier. Elle est un peu une centenaire modèle et ses deux livres « 102 ans, Tetsuyo vit en solo, le coeur et le corps léger » (102 sai hitorigurashi Tetsuyo-san no kokoro-mo karada-mo sabinai ikikata) et « 103 ans, un flot de pépites ! » (103 sai meigen-darake na-nchatte chez Chûgoku Shimbun/Bungeishunjû) se sont vendus à plus de 210 000 exemplaires (chiffres d’octobre 2024).
Depuis 2022, la chaîne de télévision locale RCC donne régulièrement des nouvelles de Tetsuyo dans son émission d’informations du soir. Les images tournées sur cette période ont été remontées et, accompagnées de la voix de Lily Franky pour la narration, elles ont donné vie au film « Tetsuyo, 104 ans, vit en solo ».
Une approche non immersive
Dans la première scène du film, on voit Tetsuyo rentrer chez elle après une longue hospitalisation. Yamamoto Kazuhiro, qui a également réalisé les reportages pour la télévision, revient sur ce moment.
« En fait, je ne l’avais jamais rencontrée avant le tournage de cette scène. Pour cette première entrevue j’étais seul et je n’avais que son portable pour filmer. Normalement, on aurait dû prendre le temps de faire les présentations mais elle venait de sortir de l’hôpital, comme c’était un moment unique, j’ai tout de suite commencé à tourner. Quand on voit ces images, difficile de croire que c’est notre première rencontre non ? Même moi j’avais l’impression de la connaître depuis longtemps. Comme si on avait été voisins depuis toujours. »
Ce jour-là, il ne savait pas encore qu’il allait la suivre pendant trois ans.
« La première émission ayant reçu un bon accueil, on a décidé de continuer et de proposer une série. Moi j’avais envie de la revoir et surtout, j’aimais beaucoup la filmer. Je réalisais des reportages de 20 minutes environ diffusés une fois tous les deux ou trois mois. J’ai pu la filmer à différentes occasions : à son anniversaire, pour la floraison des cerisiers, quand elle se recueillait sur la tombe de son mari... Si par exemple, lors d’un tournage, elle me disait qu’elle devait ranger sa remise, je lui proposais de filmer ce moment et nous choisissions une date. »
Comme il s’agissait d’une personne âgée, les tournages n’étaient pas « immersifs ».
« Je ne voulais surtout pas la déranger ni lui imposer quoi que ce soit. En tournage, j’essayais de lui prendre le moins de temps possible, mais elle avait toujours tant de choses intéressantes à raconter, le temps passait si vite. Chaque séance durait trois ou quatre heures. Je m’arrêtais dès que j’estimais avoir suffisamment de matériel pour monter un reportage de 20 minutes. Même si j’avais envie de rester encore un peu, je faisais en sorte de partir. »
On sent bien aux images que Yamamoto a l’expérience du documentaire et qu’il a travaillé sur de nombreuses émissions.
« J’ai toujours pensé qu’il était important d’être à l’écoute des gens. J’essaie de garder la bonne distance. J’ai mon idée en tête, mais je guide sans trop imposer mes vues. Il faut parfois créer une certaine tension, mais cette fois, il m’importait que Tetsuyo et son entourage se sentent à l’aise. Pourtant une ambiance trop détendue n’aurait pas cadré avec les attendus d’une émission d’informations. J’ai fait en sorte que la thématique du senior centenaire soit traitée à chaque fois sous un angle différent. En août par exemple, avec la commémoration des bombardements atomiques, j’ai souhaité aborder le sujet de la guerre. »
Tetsuyo a souvent le mot juste mais ses commentaires ne sont pas recueillis par le biais d’interview formelle, ils sont saisis au fil de conversations informelles.
« J’avais l’impression de discuter avec une enfant du quartier. À chaque fois nous avions une thématique précise, mais le plus important pour moi était qu’elle soit à l’aise pour parler. Tout d’un coup au milieu de la conversation elle pouvait dire quelque chose de très intéressant et je sentais que ce devait être pour elle un souvenir très important. »
Plus que les mots, on sent la volonté du cinéaste de montrer les petits gestes du quotidien, On la voit préparer le thé, peler une poire ou préparer de la soupe miso. On l’entend presque se dire « Je ne devrais peut-être pas mais ça aussi je voudrais le fixer sur la pellicule. »
« Oui, Tetsuyo était très ouverte, elle acceptait toutes mes propositions. La scène du bain dans le centre de soin a été filmée par la productrice. Avec la pandémie, je pensais que ce serait impossible, mais nous avons obtenu l’autorisation de l’établissement. »





