Pour ce quatrième volet sur les romans japonais populaires écrits pendant l’ère Shôwa (1926-1989), intéressons-nous aux romans historiques d’auteurs comme Endô Shûsaku ou Shiba Ryôtarô, ainsi qu’aux fictions abordant des sujets de société.

Dans ce quatrième volet de notre série consacrée à la scène littéraire japonaise de l’ère Shôwa (1926-1989) nous vous présentons des romans écrits entre 1965 et 1974. Le Japon est alors en plein boom économique et la société japonaise est confrontée à de graves problèmes, des thématiques sociétales dont se sont emparés de nombreux écrivains japonais.

Silence, d’Endô Shûsaku

Une édition japonaise de Silence, d’Endô Shûsaku (© Shinchôsha)
Une édition japonaise de Silence, d’Endô Shûsaku (© Shinchôsha)

Sur l’influence de sa mère, Endô Shûsaku (1923-1996) reçoit le baptême et devient catholique à l’âge de 12 ans. Il n’est encore qu’étudiant à l’Université Keiô, qu’il publie déjà de nombreux ouvrages parlant de thèmes chrétiens. Quand il écrit Silence, l’écrivain souffre de tuberculose et frôle plusieurs fois la mort, « si je parviens à terminer ce roman, je pourrai mourir en paix ».

Le roman se déroule peu après la rébellion de Shimabara, nous sommes en 1637-38 et les chrétiens qui s’étaient soulevés viennent de subir une intense répression. Un jeune prêtre portugais nommé Rodrigo parvient à entrer clandestinement au Japon, après que son mentor qui était missionnaire avant lui a dû faire acte d’apostasie et renier le catholicisme. Il arrive à entrer en contact avec des chrétiens cachés ayant réussi à en réchapper et décrit comment la foi chrétienne s’est enracinée chez ces paysans pauvres.

À vrai dire, ces paysans ont peiné très longtemps comme des bêtes de somme et ils sont morts comme des bêtes de somme. La raison pour laquelle notre religion a pénétré cette région comme l’eau généreuse une terre desséchée, tient à la chaleur humaine jusqu’alors inconnue qu’elle apportait à ces pauvres gens. (p.60, dans la traduction d’Henriette Guex-Rolle)

Alors qu’ils sont torturés, ils refusent pourtant de piétiner une image sainte (fumi-e), un acte d’apostasie qui signifierait symboliquement qu’ils renient la foi catholique. Rodrigo se demande pourquoi Dieu reste silencieux face au martyr.

L’une de ses ouailles nommé Kichijirô le trahit et Rodrigo est fait à son tour prisonnier. Les autorités le poussent à abjurer et à chacun de ses refus, un chrétien est exécuté. Kichijirô, qui a finalement accepté de fouler au pied une image sainte pour sauver sa vie, lui demande alors : « Pourquoi Deus Sama nous a-t-il envoyé cette épreuve ? Nous n’avons rien fait de mal, pleurnicha-t-il. » (p.89), « Mon père, avait-il dit, quel mal avons-nous fait ? » (p.90).

Rodrigo que ce silence de Dieu taraude, constate :

Depuis vingt ans la persécution s’est allumée, la terre noire du Japon à retenti des lamentations d’innombrables chrétiens, elle a bu à profusion le sang rouge des prêtres; les murs des églises se sont écroulés; et devant cet holocauste terrible et sans merci qui lui était offert, Dieu n’avait pas rompu ce silence. (p.90)

Tout au cours de son œuvre, Endô aura cherché à savoir ce que le christianisme représentait pour les Japonais. Et lui, qu’en pensait-il ? La réponse du romancier est sans doute à chercher du côté de son personnage Rodrigo, dans sa prise de position quand vint pour lui l’heure du choix face au gouffre béant du désespoir.

  • Silence (titre original Chinmoku), traduction d’Henriette Guex-Rolle

Reishiki Sentôki (« Chasseur Zéro »), de Yoshimura Akira

Une édition japonaise de Reishiki Sentôki (« Chasseur Zéro ») de Yoshimura Akira (© Shinchôsha)
Une édition japonaise de Reishiki Sentôki (« Chasseur Zéro ») de Yoshimura Akira (copy; Shinchôsha)

Dans la postface de Reishiki Sentôki (« Chasseur zéro », non traduit en français), Yoshimura Akira (1927-2006) indique: « J’ai voulu raconter l’histoire du chasseur Zéro, de sa création à ses derniers jours, car j’y trouvais un moyen de montrer la vraie nature de la guerre menée par le Japon. »

Le récit commence un soir du 23 mars 1939, deux chars à bœufs lourdement chargés et soigneusement recouverts de bâches, quittent discrètement l’usine aéronautique Mitsubishi Heavy Industries de Nagoya. Les conducteurs qui tiennent les rênes sont équipés de lanternes rudimentaires.

Le fuselage d’un côté, les ailes de l’autre, le convoi transporte un prototype du chasseur Zéro : cap sur l’aérodrome de Kagamihara, dans la préfecture de Gifu, situé à 48 kilomètres de là. Le trajet va durer 24 heures, car les routes étroites ne sont pas goudronnées et c’est la seule façon de livrer l’appareil sans l’endommager.

Certes l’industrie japonaise était capable de produire des chasseurs Zéro et ces bijoux de technologie étaient alors considérés comme les meilleurs avions de chasse du monde. Mais l’indigence de la situation économique faisait que le Japon était par ailleurs dans l’incapacité de moderniser ses routes. Quel contraste entre cet avion de pointe et son moyen de transport rudimentaire. Avec cette scène, Yoshimura donne à voir toute la tragédie de l’entrée en guerre précipitée du Japon.

Pour ancrer son récit dans le réel et le baser sur des faits, Yoshimura interviewe des personnalités clés du projet, comme Horikoshi Jirô, le concepteur du Zéro. Le chasseur, entré en service en 1940, avait connu de premiers succès pendant la guerre sino-japonaise. Mais sur la fin de la Seconde Guerre mondiale, les avions américains produits en série parviennent à encercler les Zéro et à les abattre en exploitant les faiblesses de ces appareils dont le blindage notamment était insuffisant.

En janvier 1945, des jeunes qui étaient au travail dans l’usine aéronautique de Nagoya meurent dans un important raid aérien de B29. Yoshimura a voulu montrer la guerre sous son vrai visage sans omettre la souffrance de ces Japonais ordinaires qui œuvraient à la production des chasseurs. Le romancier est né et a grandi dans un quartier de la ville basse (shitamachi) de Tokyo, lui aussi avait dû travailler dans une usine de munitions dans sa jeunesse.

Yoshimura réalisait des minutieuses recherches et a utilisé une profusion de sources documentaires en amont de la rédaction de ses romans, c’est un auteur emblématique du genre littéraire relevant de l’art du reportage (kiroku bungaku). Cette approche met l’accent sur un idéal d’objectivité mais l’auteur élabore des récits ancrés dans sa connaissance de la nature humaine et le texte repose sur son style. Yoshimura s’est essayé à de nombreux genres. Il est notamment l’auteur de Kuma arashi (« La tempête de l’ours »), où l’on suit l’ours brun qui en 1915 a sauvagement attaqué des villageois à Hokkaidô, il a egalement signé Sakuradamon gai no hen (« L’incident de la porte Sakurada ») qui parle des derniers jours troubles du shogunat et de l’assassinat de Ii Naosuke. (Romans non traduits)

  • Reishiki sentôki (« Chasseur Zéro »), non traduit en français

Saka no ue no kumo (« Nuages sur la colline »), de Shiba Ryôtarô

Une édition japonaise de Saka no ue no kumo (« Nuages sur la colline »), de Shiba Ryôtarô (© Bungei Shunjû)
Une édition japonaise de Saka no ue no kumo (« Nuages sur la colline »), de Shiba Ryôtarô (copy; Bungei Shunjû)

Avant de se lancer dans l’écriture, Shiba Ryôtarô (1923-1996) étudie à l’Université des études étrangères d’Osaka puis devient journaliste au Sankei Shimbun. En 1960, il remporte le prix Naoki pour son Fukurô no shiro (« Le Château des hiboux », non traduit en français) et se fait connaître du grand public avec sa biographie romancée de Sakamoto Ryôma « La vie de Ryôma S. » (Ryôma ga yuku, 1963, non traduit en français) et grâce à son roman intitulé Moeyo ken (« Brûle, ô épée », 1964, non traduit en français), qui raconte l’histoire de Hijikata Toshizô, un fidèle du shogunat qui était le vice-commandant de la milice Shinsengumi. Mais c’est son livre « Nuages sur la colline » (Saka no ue no kumo, non traduit en français) qui le hisse au rang de classique d’après-guerre.

« La petite nation insulaire allait connaître de grands changements culturels », annonce l’auteur dans la première phrase de ce roman sur le renouveau de l’ère Meiji (1868-1912).

L’histoire commence sur l’île de Shikoku à Matsuyama, dans l’actuelle préfecture d’Ehime. Le roman met en scène Masaoka Shiki (1867-1902), le poète qui, défenseur du réalisme, révolutionna la forme traditionnelle du haïku et du tanka, Akiyama Yoshifuru (1859-1930) et son petit frère Akiyama Saneyuki (1868-1918) qui était dans la même classe que Masaoka. Le récit est basé sur une histoire vraie, le lecteur suit le trio de leurs jeunes années à la guerre russo-japonaise (1904-05).

Saneyuki qui s’est engagé dans la marine, sert comme officier sous les ordres de l’amiral Tôgô Heihachirô et participe à la destruction spectaculaire de la flotte russe dans la Baltique à la bataille de Tsushima. De son côté Yoshifuru est dans la cavalerie, il commande un escadron qui l’emporte sur les redoutables Cosaques à l’aide de mitrailleuses. Cette bataille est le point culminant du récit.

Voici comment Shiba résume l’ère Meiji :

La Restauration de Meiji de 1868 sonne le glas du shogunat dont le mot d’ordre est alors « Révérer l’empereur et expulser les étrangers » (sonnô jôi). L’ouverture du pays à l’Occident est empreinte d’un réalisme presque servile, les Japonais n’ont jamais été si pragmatiques qu’en cette fin de de XIXe siècle.

À ses yeux, la guerre russo-japonaise a été « une guerre difficile à gagner. L’armée avait montré son jeu et dévoilé sans fard ses faiblesses, elle n’avait pas hésité à laisser entendre que la diplomatie pourrait, au besoin, être la voie pour mettre fin au conflit. »

À l’inverse, le romancier pense que l’armée japonaise des années Shôwa aimait à « s’envelopper de secret, à l’instar du gouvernement dans son ensemble, elle se drapait de mystères et jouait un jeu de dupes » et Shiba de conclure que c’est cette illusion même, c’est parce que le Japon s’est pensé en grande puissance après la guerre russo-japonaise que ses gouvernants ont perdu le sens des réalités et que la Nation s’est engouffrée à corps perdu dans la dévastatrice Seconde Guerre mondiale.

Le sondage mené auprès des visiteurs du Mémorial consacré à Shiba Ryôtarô indique que leurs trois romans préférés sont dans l’ordre, Saka no ue no kumo, Ryôma ga yuku puis Moeyo ken.

  • Saka no ue no kumo (« Nuages sur la colline »), non traduit en français
  • Ryôma ga yuku (« La vie de Ryôma S. »), non traduit en français