Les Années du crépuscule, d’Ariyoshi Sawako
En 1959, après ses études à l’Université chrétienne de jeunes filles de Tokyo, Ariyoshi Sawako (1931-1984) fait ses débuts sur la scène littéraire avec Les Dames de Kimoto, un roman autobiographique où l’auteure raconte l’histoire de sa famille installée dans la préfecture de Wakayama. Ses romans à succès couvrent un large éventail de sujets allant du théâtre traditionnel japonais aux sujets de société. Elle meurt précocement à l’âge de 53 ans, mais c’était l’une des écrivaines les plus en vue de son époque.
Dans Les Années du crépuscule, on découvre Akiko qui se démène et s’occupe seule de Shigezô, son beau-père qui à plus de 80 ans est atteint de démence sénile. Elle est mariée à Nobutoshi, un cadre à l’apogée de sa carrière travaillant dans une prestigieuse entreprise. Il s’est déchargée sur elle et Akiko doit s’occuper seule du vieil homme. Leur fils unique nommé Satoshi est encore lycéen, il se consacre exclusivement à ses examens d’entrée à l’université.
La famille vit dans une maison que Nobutoshi a fait construire à Tokyo, dans le quartier de Suginami. Dans le jardin, il a aménagé une maisonnette où vivent ses parents retraités. Mais à la mort de son épouse, son vieux père sombre dans la démence. Shigezô ne reconnaît plus son fils, il ne sait plus s’il a mangé ou non, se plaint d’avoir faim et engloutit tous les plats préparés en cuisine. Il en arrive même à fuguer et à errer en ville.
Akiko qui travaillait dans un cabinet d’avocats, finit par quitter son travail pour se consacrer entièrement à ce beau-père qui pourtant aimait tant à critiquer les « femmes qui travaillent ». Son état s’aggravant, elle se résout à se tourner vers l’aide sociale, mais on ne lui trouve aucun centre d’accueil. Akiko déplore le retard du Japon en matière de soutien aux personnes âgées, rien n’a été prévu face au problème grandissant du vieillissement de la population.
Ce roman paru en 1972 donne, malgré tout, une vision optimiste du Japon à l’heure du boom économique. Les scènes montrant Akiko s’occupant de Shigezô sont drôles et légères, elle réussit petit à petit à impliquer la maisonnée. On y découvre un Japon entrant dans la « société des loisirs » et les emblématiques « autocuiseurs électriques », « week-ends de deux jours », « automobile familiale », « mode du pantalon », « inflation » et « pollution atmosphérique » font partie du décor.
Le livre qui a connu un grand succès, a sensibilisé les lecteurs à la question de la démence sénile. Ariyoshi Sawako indique que l’espérance de vie au Japon était à l’époque de 74 ans pour les femmes et de 69 ans pour les hommes. En 2024, elle est désormais bien plus longue : 87 ans pour les femmes et 81 ans pour les hommes. Les Japonais vivent de plus en plus longtemps, et les problèmes de démence sénile et l’incurie de la prise en charge que dénonçait Ariyoshi ont pris de l’ampleur et se sont aggravés.
- Les Années du crépuscule (titre original Kôkotsu no hito), traduction de Jean-Christian Bouvier, et Le Crépuscule de Shigezo dans la réédition de 2018
- Les Dames de Kimoto (titre original Ki-no-kawa), traduction de Yoko Sim et Anne-Marie Soulac
Karei naru ichizoku (« Une Splendide famille ») de Yamasaki Toyoko
Karei naru ichizoku (« Une Splendide famille », non traduit en français) dresse un portrait saisissant de l’ambition et de la cupidité d’entrepreneurs japonais au moment du boom économique. Les secteurs de la finance et de la sidérurgie qui incarnaient alors la nouvelle prospérité du Japon sont au cœur de l’intrigue.
Yamasaki Toyoko (1924-2013) est née à Osaka dans le quartier marchand de Senba. Après ses études à l’Université de jeunes filles de Kyoto, elle entre en 1944 au bureau d’Osaka du quotidien Mainichi Shimbun. Elle travaille alors sous la direction d’Inoue Yasushi dont la plume sera bientôt mondialement connue et qui l’encourage à se lancer dans l’écriture. À ses débuts, elle choisit de parler des familles de négociants. Mais suite au succès retentissant de son roman intitulé Shiroi kyotô (« La Tour blanche », 1965, non traduit en français), qui se déroulait dans un hôpital universitaire et explorait la question des tabous médicaux, elle se consacre aux sujets de société.
Dans « Une Splendide famille », le protagoniste s’appelle Manpyô Daisuke, ce magnat de la finance dirige une banque et l’un des principaux conglomérats de la région du Kansai. Apprenant que le gouvernement prévoit de restructurer le système financier, Manpyô veut profiter de l’occasion pour racheter la concurrence. Mais, son fils Teppei, qui dirige la filiale sidérurgique de l’empire de Manpyô est un homme de principes, il va s’opposer aux manœuvres de son père et leur conflit va conduire à la catastrophe. Dans son livre, Yamasaki avait à cœur de dénoncer trois fléaux : « la politique, la magouille en entreprises et les malversations technocratiques ».
Ses écrits s’appuient sur de minutieuses enquêtes de terrain. Pour « Une Splendide famille », Tajitsu Wataru, qui dirigeait la banque Mitsubishi, a fourni à la romancière les compte rendus détaillés des négociations menées au moment de la fusion ratée avec la banque Dai-Ichi, un projet qui aurait pu bouleverser le secteur bancaire japonais. Pour Yamasaki Toyoko, la lutte acharnée que se livraient les entreprises était un miroir tendu aux Japonais. Oui le Japon était alors pacifiste, mais dans l’ombre, sur la scène économique, la cupidité de certains se révélait dans toute sa laideur quand la sagesse des certains autres cachait un cœur pur.
Presque tous les romans de Yamasaki ont été adaptés au petit ou au grand écran. « Une Splendide famille » a donné lieu à un long-métrage ainsi qu’à des téléfilms. L’auteure aborde des thèmes profonds qu’elle sert d’une écriture puissante. Rares ont été les romanciers de cette trempe.
Sélection d’autres ouvrages de la littérature japonaise (1965-1974)
- Kaé, ou Les Deux rivales (titre original Hanaoka Seishû no tsuma, 1966) d’Ariyoshi Sawako, traduction de Yoko Sim et Patricia Beaujin
- Le Jeu du siècle (titre original Man’en gannen no football, 1967) d’Ôe Kenzaburô, traduction de René de Ceccatty et Nakamura Ryôji
- Nihonjin to Yudayajin (« Les Japonais et les Juifs », 1970) de Yamamoto Shichei alias Isaiah Ben-Dasan, non traduit en français
- Hyôten (« Point de congélation », 1965) de Miura Ayako, non traduit en français
(Photo de titre : de gauche à droite, Endô Shûsaku [Kyôdô], Ariyoshi Sawako [Jiji], Shiba Ryôtarô [Jiji])

