Benkei, un homme exemplaire

Les personnages de Kanjinchô sont réalistes et à ce titre, la pièce se distingue du reste des textes du répertoire du kabuki jûhachiban qui sont bien souvent très simples et parfois même dénués de sens.

Matsumoto Kôshirô IX insiste sur un des moments culminants de Kanjinchô. « Quand Togashi, le gardien de la barrière d’Ataka soupçonne le porteur du groupe de moines de n’être autre que Minamoto no Yoshitsune, Benkei réussit à mettre fin à ses doutes en frappant son maître avec un bâton. Puis il s’incline légèrement pour s’excuser d’avoir eu un geste aussi peu respectueux. Voilà un exemple des subtilités d’ordre psychologique que mon grand-père a intégré dans l’interprétation des pièces de kabuki. »

« À la fin de la pièce, Benkei sort de scène en dernier, après Yoshitsune et sa suite. Il a fait tout ce qu’il fallait faire. Mais il a aussi laissé ses compagnons accomplir leur devoir. Pour moi, c’est la façon idéale dont un homme digne de ce nom devrait agir. De nos jours, on ne voit guère de Japonais se comporter de la sorte, mais on en trouve encore des exemples dans le monde du kabuki. »

Des liens étroits avec le théâtre occidental

Matsumoto Kôshirô IX en train d’interpréter le rôle de Don Quichotte et de chanter « La quête de l’impossible rêve » de la comédie musicale L'Homme de la Mancha. Mai 2002, théâtre Hakataza de Fukuoka.

Outre le Kabuki, Matsumoto Kôshirô IX a aussi consacré sa carrière à des comédies musicales occidentales. Il a joué notamment dans L'Homme de la Mancha une œuvre inspirée par le fameux Don Quichotte de Miguel de Cervantes (1547-1616). Cette comédie musicale a obtenu cinq récompenses aux Tony Awards — l’équivalent des oscars pour le théâtre américain — de 1966. Matsumoto Kôshirô IX a joué pour la première fois le rôle titre de L'Homme de la Mancha en 1969 au Théâtre impérial de Tokyo, dans le quartier de Hibiya. L’année suivante, il a été invité à Broadway où il a interprété soixante fois le personnage de Don Quichotte en anglais. Le 19 août 2012, le jour de ses soixante-dix ans, Matsumoto Kôshirô IX a joué L'Homme de la Mancha pour la 1 200e fois. Pendant les rappels, à l’issue de la représentation, l’épouse de Daniel Wasserman (1914-2008), l’auteur du livret de la comédie musicale, a remis à l’acteur japonais le trophée que son défunt mari avait obtenu en 1966.

Ce jour-là, Matsumoto Kôshirô IX était au comble de l’émotion. « D’après ce que j’ai entendu dire, avant de mourir, Daniel Wasserman avait demandé à son épouse de donner son trophée à la personne qui s’est le plus investie dans L'Homme de la Mancha. Cela faisait plus d’un demi-siècle que j’interprétais ce rôle, mais je ne me suis jamais senti aussi heureux de jouer dans une comédie musicale que cette fois-là. Le trophée des Tony Awards de Daniel Wasserman se trouve à présent dans ma salle de séjour à côté de l’éventail de kabuki (chûkei) que j’ai utilisé au temple du Tôdaiji, le jour où j’ai interprété le rôle de Benkei pour la millième fois. »

Matsumoto Kôshirô IX avait vingt-deux ans quand il a joué pour la première fois dans une comédie musicale. Il a incarné le personnage du roi de Siam dans Le Roi et moi aux côtés de Koshiji Fubuki (1924-1980), actrice et chanteuse célèbre de la scène japonaise. Il a alors signé un contrat avec Tôhô, une des grandes maisons de production japonaises de cinéma et de théâtre, rivale de Shôchiku, la société qui produit une grande partie des spectacles de kabuki. Dans le cadre de ce contrat, il a été amené à jouer dans des pièces de théâtre contemporaines, des œuvres de Shakespeare et des comédies musicales.

« Ce n’est pas moi qui ai choisi de jouer dans des comédies musicales, mais Tôhô. Mais à partir du moment où je me suis engagé dans cette voie, je me suis dit que je devais faire de mon mieux pour me hisser jusqu’à Broadway » explique l’acteur. « J’aurais très bien pu décider de ne pas jouer dans L'Homme de la Mancha ou dans des pièces de Shakespeare parce que je suis un acteur de kabuki, mais j’ai préféré relever le défi. »

« L’important dans l’existence, ce n’est pas tant les expériences que l’on fait que de ne pas prendre des décisions que l’on est amené à regretter par la suite. La vie est jalonnée de difficultés et de souffrances et j’ai vécu moi aussi des moments pénibles. Mais rien ne sert de se plaindre. Il faut surmonter les chagrins et reprendre courage et espoir dans la vie. En tout cas, c’est ce que j’ai toujours essayé de faire. »