Création artistique dans une maison pleine de jalousie
À la fin de ses études secondaires en 1971, Noriko avait réussi à venir faire des études d’art à New York, en profitant du moment où le taux de change est devenu libre, abandonnant le taux fixe de 360 JP¥ pour 1 US$. Elle avait encore 19 ans. Six mois plus tard, elle fit la connaissance de Ushio. Leur fils Alexander-Kûkai naquit en 1974. C’est alors qu’une longue période « Amour et batailles » s’engage.
USHIO Non seulement Noriko et moi, mais même notre fils Alex, il n’y a que des artistes dans la famille ! Et ça, c’est terrible à vivre. Il n’est pas question de collaborer entre nous, car nos personnalités sont différentes, et nous ne sommes même pas de la même génération. Quand la cote de Noriko monte, ça me vexe ! Mais c’est normal ! Même Isamu Noguchi l’a dit : l’énergie créatrice naît d’une seule source : la jalousie.
NORIKO Et la jalousie chez Gyû-chan, c’est quelque chose ! Même pour le tournage du film, au début, le film était sensé être centré sur Gyû-chan. Puis Zach (Zachary Heinzerling, le réalisateur) a découvert mes œuvres et a été suffisamment impressionné pour faire une seconde partie sur moi seule, avant de partir. Alors Gyû-chan m’a demandé « Tiens, Zach est parti ? », j’ai été obligé de m’en sortir avec une excuse du genre « Ah oui, je crois qu’il était occupé aujourd’hui ».
Un document sur les combats d’un couple, marié mais aussi artiste
« C’est au talent ordinaire d’apporter son support au génie » dit Ushio. Et de fait, dans toute la première moitié du film, la figure de Noriko apparaît comme celle d’une épouse et d’une mère, dont le rôle consiste à assister et soutenir Ushio. Puis, dans la seconde moitié, les dessins de Noriko, représentant plus de la moitié de la vie de son alter-ego Cutie devient un pilier important du récit.
USHIO À l’époque, Zach était juste un beau gosse qui traînait un peu partout sans aucune expérience. Moi qui connais un peu la vie, je lui ai donné des idées, je me suis mis en quatre pour lui trouver des scènes intéressantes. Par exemple, je lui ai dit : « D’accord, je vais me faire un kanpu masatsu [des frictions avec une serviette sèche, un vieil exercice que les hommes japonais aimaient bien faire pour s’échauffer et rouler des mécaniques]. Alors je me déshabille vite fait et je lui montre le geste en rythme, une… deux… une… deux… »
NORIKO Un artiste, c’est un exhibitionniste. Il est naturel qu’il soit décomplexé devant la caméra. Surtout Gyû-chan, dont on aime bien rappeler qu’il avait déjà un diplôme de « bête de médias » à l’époque de ses études aux Beaux-Arts de Tokyo. Mais toutes les scènes qu’il a « jouées » ont été coupées. Même si le tournage a duré plus de quatre ans, seuls les rushes de la dernière année ou presque ont été retenus par Zach pour le montage. Au début, Zach venait chez nous une ou deux fois par semaine et filmait le parquet, l’évier, la queue du chat… Moi, je me disais qu’il ne finirait jamais son film à ce rythme, même en y passant dix ans !

