Un film japonais tourné en Pologne

La première mondiale de Persona Non Grata s’est déroulée à Kaunas, le 13 octobre 2015. À la fin de la projection, le film a eu droit à une ovation debout qui a duré cinq minutes.

« Une vieille dame m’a interpelé sur le ton du reproche en me disant que ça ne ressemblait pas du tout à Kaunas », se souvient Cellin Gluck en souriant. « Pourquoi n’avez-vous pas tourné le film ici ? » Le réalisateur n’en est pas moins ravi d’avoir pu filmer en Pologne, où le cinéma est profondément ancré dans la culture du pays.

« La majorité des personnes que Sugihara Chiune a sauvées étaient des Juifs polonais », ajoute le cinéaste. « Tourner en Pologne allait donc de soi, d’autant plus que j’avais à ma disposition des acteurs polonais de grand talent. »

Le 13 octobre 2015, Persona Non Grata a eu droit à une ovation debout de cinq minutes, à l’occasion de la première mondiale du film qui a eu lieu à Kaunas, la ville de Lituanie où se déroule l’essentiel de l’action. (©2015 Commission du film Sugihara Chiune)
L’actrice Koyuki en compagnie de Karasawa Toshiaki (à gauche) et du réalisateur Cellin Gluck, devant l’hôtel Metropolis de Kaunas, en Lituanie. La plaque commémorative que l’on voit sur le mur, au-dessus de leurs têtes, rappelle que Sugihara Chiune a brièvement séjourné au Metropolis vers la fin du mois d’août 1940, juste avant la fermeture du consulat du Japon. C’est là en effet qu’il a continué à préparer et à distribuer inlassablement des visas jusqu’au moment où il a dû quitter le pays, au début du mois de septembre. (©2015 Commission du film Sugihara Chiune)

Un film contre l’ostracisme et l’exclusion

Persona Non Grata est consacré à l’évocation des victimes de l’ostracisme et principalement des Juifs, pendant la Seconde Guerre mondiale. Cellin Gluck était particulièrement bien placé pour traiter de ce sujet dans la mesure où ses propres parents ont eux-mêmes subi cette forme de mise au ban de la société.

« Quand mon père avait dix-sept ans, il s’est engagé dans la marine américaine en mentant sur son âge parce qu’il voulait “donner une leçon à l’armée allemande”. Ma mère a été placée dans un camp d’internement de l’Arkansas – le Rohwer War Relocation Center – avec d’autres Américains d’ascendance japonaise. Mes parents m’ont l’un comme l’autre raconté toutes sortes d’histoires sur la période de la guerre qui font partie intégrante de ma base de données », raconte le réalisateur. D’après lui, ce contexte familial l’a considérablement aidé lorsqu’il a dirigé les acteurs du film en s’efforçant de rendre leur interprétation la plus crédible possible.

Cellin Gluck s’est aussi souvenu d’une phrase que sa mère lui avait dite quand il était lycéen et qu’il n’a jamais oubliée. « “Dans la vie, tout malheur a des conséquences heureuses.” Être interné dans un camp en tant qu’Américain d’ascendance japonaise a certes été une expérience terrible. Mais d’un autre côté, beaucoup des jeunes qui se sont trouvés dans le même cas que ma mère ont réussi à sortir des camps en s’engageant dans l’armée, en travaillant dans des fermes du voisinage ou en allant étudier dans des universités de l’Est et du Midwest des USA. Un grand nombre d’entre eux ont pu ainsi continuer leurs études supérieures grâce à l’aide et au soutien financier du gouvernement américain, à condition bien entendu, qu’ils fassent preuve de loyauté vis-à-vis de la nation. Ma mère, qui était dactylo avant son internement, a étudié le dessin de mode au Hunter College de New York. Et c’est là qu’elle a connu son futur mari. Si cette rencontre improbable n’avait pas eu lieu, je ne serais pas ici en train de vous parler ! »