Une vision du monde d’une grande profondeur

——Vous avec décrit votre vocation de prêtre shintô comme un appel. Pourquoi avez-vous choisi de suivre ce chemin ?

F.W.   Dans un sanctuaire shintô, tout a un sens. Tout ce que vous y trouvez répond à un besoin et possède une histoire. C’est l’expression d’une vision du monde rationnelle, profonde et belle.

Il n’en reste pas moins que les prêtres non japonais sont en tout petit nombre et, au début, je m’inquiétais de ce que les gens allaient penser. Finalement, j’ai quand même choisi ce chemin après y avoir été encouragé par les anciens, qui m’ont rassuré en me disant que refuser aux étrangers l’accès au sacerdoce ne serait « pas du tout japonais ».

On peut décrire le shintô comme le grand chemin vers ce qui est éternel sur la terre comme au ciel. C’est un chemin éternel à l’échelle de l’infini. Or il ne serait pas infini si des restrictions étaient mises à la nationalité des adeptes. L’ouverture à tous est un principe fondamental du shintô.

Mais dans le Japon d’aujourd’hui, cette inclination à tout accepter et tout embrasser s’est quelque peu distordue. Elle est souvent interprétée négativement comme quelque chose qui ne vise qu’à faire plaisir à autrui.

À l’intérieur du noritoden, pavillon cérémoniel

——Ce qui revient à assimiler la tolérance et l’altruisme à un manque de conviction personnelle.

F.W.   Exactement. Une telle interprétation pourrait inciter beaucoup de Japonais à renoncer à leur tradition de tolérance vis-à-vis des autres cultures, en pensant qu’elle est la marque d’un manque d’assurance. Pourtant, lorsque le bouddhisme a été importé, il n’est pas entré en conflit avec les éléments indigènes et n’en a remplacé aucun ; il a été remanié et intégré dans le contexte préexistant.

Ce processus d’intégration et de remaniement apparaît très clairement dans l’architecture des sanctuaires shintô. Traditionnellement, on ne se préoccupait pas de garder les vieilles choses dans leur état ; la recherche de l’amélioration encourageait les gens à adopter de nouvelles approches. Peut-être existe-t-il depuis l’antiquité une tendance à mettre l’accent sur les aspects invariables du shintô, mais il y a eu au fil des ans un grand nombre d’adaptations. Dans le même temps, malgré les changements qui ont pu intervenir au niveau des manifestations extérieures, l’esprit intérieur s’est perpétué sans modification.

——Qu’entendez-vous par « esprit intérieur » ?

F.W.   J’ai le sentiment que les Japonais, de par leur tradition, ont toujours eu une perspective très positive et qu’il regardent toujours le bon côté des choses.

Dans le christianisme, il y a la doctrine selon laquelle les hommes sont nés dans le pêché. Au cours de leur vie, les gens s’efforcent d’alléger ce fardeau, mais il n’existe aucun moyen de se libérer complètement du pêché originel.

Dans le shintô, en revanche, on considère que les gens sont fondamentalement purs, innocents, et qu’ils ont un bon naturel ; étant donné que nous sommes tous nés dans cet état de perfection, les nouveaux-nés sont considérés comme ce qu’il y a de plus proche de l’innocence divine. Mais à mesure que nous avançons dans la vie, nous accumulons les pêchés et devenons corrompus. Il existe toutefois un moyen de revenir à cet état de pureté, et c’est en nous débarrassant des fardeaux dont nous nous sommes encombrés au cours de notre vie – un processus rituel appelé oharai dans le shintô. Je pense qu’il s’agit d’une façon très positive, vitale, d’affronter les pêchés que nous avons commis.

Je pense que l’insistance sur l’abandon des notions préconçues, qui fait partie de la purification rituelle, a encouragé d’une certaine façon les Japonais à embrasser le bouddhisme, et même à l’intégrer dans quelque chose de nouveau – comme pour le curry de bœuf. Lorsqu’on est confronté à une nouvelle réalité, on doit partir d’un état exempt de souillure et sélectionner calmement les choses qui promettent un avenir plus brillant. Je pense que l’approche shintô de la vie recèle une grande sagesse. Elle peut nous apprendre beaucoup de choses sur la façon de mener une vie plus heureuse en nous aidant à affronter les difficultés et à tirer parti des enseignements qu’elles nous donnent.