Quand la création contemporaine facilite l’accès au répertoire classique
En 2023, Takanosuke a joué dans une série de spectacles de kabuki qu’on appelle shinsaku car ce sont des créations contemporaines. Ces pièces ont défrayé la chronique : Tôken ranbu était inspirée d’un jeu vidéo, Mahābārata senki était adapté des Épopées du Mahabharata et Lupin III reprenait les personnages du célèbre anime
« Ces créations contemporaines ne sont pas adaptées du répertoire classique mais la mise en scène suit les conventions du kabuki. Grâce à ces pièces j’ai bien vu combien il est nécessaire de maîtriser à la perfection les fondamentaux du kabuki. Plus on les maîtrise, mieux on peut les transposer et les transgresser. Je veux m’abreuver aux classiques tant que je suis encore jeune, pour réussir à faire mien cet art si complexe du kabuki. »
La pièce de Tôken ranbu est particulièrement révolutionnaire, car elle est adaptée d’un jeu vidéo en ligne qui a fini par être décliné en série de films d’animation et en comédie musicale. C’est l’histoire de guerriers incarnant de légendaires épées (tôken) combattant les forces du mal qui tentent de réviser l’orthodoxie historique. Takanosuke a conquis un nouveau public, plus jeune, en interprétant Dôdanuki Masakuni, l’un des principaux guerriers mais aussi le samouraï Matsunaga Hisanao.
« La plupart des spectateurs étaient des fans du jeu Tôken ranbu et je me demandais comment ils allaient réagir puisqu’ils n’étaient pas familiers des conventions classiques du kabuki. Mais dès le premier jour, l’accueil du public a été formidable ; les spectateurs étaient vraiment captivés par ce qui se passait sur scène. Grâce à ce spectacle, nombre d’entre eux ont eu envie de venir voir du kabuki classique et au Shônokai suivant, nous avons eu beaucoup plus de jeunes spectateurs. »
Takanosuke pense que la création contemporaine (shinsaku) attire un public plus large et leur facilite l’accès au répertoire classique. « Si de jeunes spectateurs découvraient le kabuki avec le chef-d’oeuvre intitulé Kanadehon chûshingura qui raconte comment les célèbres 47 rônin ont cherché à mener à bien leur vendetta (sur la trame d’un fait réel qui s’est déroulé au XVIIIe), ils ne pourraient probablement pas s’identifier aux personnages ni vibrer aux idéaux de loyauté (chûgi) ou de vendetta (ada-uchi) en jeu dans l’histoire car nos valeurs et notre sensibilité sont radicalement différentes aujourd’hui. Les créations sont une meilleure porte d’entrée. Les spectateurs auront tout le loisir, s’ils le souhaitent, de se tourner ensuite vers les grands classiques du kabuki. »
L’histoire ou les répliques peuvent être difficiles à suivre au début, mais « on peut tout à fait commencer par apprécier la musique, les costumes, les décors ou les changements de scène. Pourquoi pas devenir fan d’un acteur en particulier. On peut commencer par se cantonner à un seul aspect du kabuki, quitte à élargir ensuite progressivement ses centres d’intérêts. Cet art de la scène a plus de quatre cents ans d’histoire. Je suis sûr que ce type de spectacle vivant peut émouvoir et toucher des spectateurs de tous âges. »
Mettre les classiques à l’épreuve
Pour Takanosuke, préserver le répertoire classique ce n’est pas rejeter le changement. « Le kabuki est un art vivant qui a beaucoup évolué depuis l’époque d’Edo. Notre plus grand défi en tant qu’artistes est de jouer des spectacles qui réussissent à captiver le jeune public, d’aujourd’hui et de demain. »
Son père, Tomijûrô, était un acteur emblématique de la scène expérimentale menée par le metteur en scène et critique Takechi Tetsuji (1912-1988). Le « Takechi Kabuki » avait pour ambition de mettre les classiques au diapason d’interprétations et de relectures modernes. « Pouvoir m’inscrire dans une entreprise aussi novatrice serait très enrichissant. J’ai hâte de faire miens de nouveaux projets grâce à mon engagement dans le kabuki contemporain (shinsaku). Je vais continuer de collaborer avec des artistes venant d’autres arts de la scène traditionnels, comme le nô ou le kyôgen. »
Interrogé sur ses projets à long terme, il répond sans hésiter : « J’aspire à maîtriser les classiques et succéder à mon père avec son nom de scène. Mais avant de pouvoir devenir Tomijûrô VI, je dois avoir une idée claire du type de kabuki auquel j’aspire, c’est pourquoi je profite d’être encore jeune pour m’ouvrir à de nouveaux horizons et essayer beaucoup de choses différentes. »
En novembre 2024, il jouait pour la première fois une pièce de style occidental intitulée « La Famille excentrique » (Uchôten kazoku) qui raconte l’histoire d’une famille de tanuki habitant à Kyoto déguisés en humains. Sa programmation de kabuki est également bien remplie, il jouait en décembre 2024 au Minami-za Theater de Kyoto à l’occasion du kaomise de la troupe. Puis en janvier 2025 il participait au New Year Asakusa Kabuki, qui est une rampe vers la gloire pour tout acteur en devenir. Il a partagé la scène avec les meilleurs espoirs de sa génération, citons Onoe Sakon, Nakamura Hashinosuke ou Ichikawa Somegorô.
Grâce à son apprentissage des danses shimai, sa prestance en scène est excellente, sa voix est claire et sonore, sa diction précise et son exceptionnel talent de danseur sont ses plus grands atouts. Il ne fait aucun doute qu’il atteindra des sommets grâce aux rôles qu’il a déjà eu l’heure d’interpréter dans les plus grandes productions commerciales du kabuki du moment. Un artiste à suivre.
(Texte d’Itakura Kimie, de Nippon.com. Toutes les photos : © Matsuda Tadao ; avec l’aimable autorisation de l’agence Takaya)


