Désolation du quartier LGBT
Il suffit alors de traverser l’avenue Gyoen pour arriver à Shinjuku 2-chôme, un quartier que je connais bien. C’est le plus grand quartier gay d’Asie. Petit par la taille, 300 x 350 mètres, mais il compte plus de 400 établissements liés d’une façon ou d’une autre à la communauté LGBT, community center, boutiques gay, bars gay, bars lesbiens, clubs travestis, mix bars… Les néons du quartier s’allument quand le rideau de la nuit descend sur la ville, créant un ciel étoilé à même le sol. Pour toutes les minorités sexuelles qui n’ont d’autre choix que de devoir se cacher dans la société, ce quartier est la maison de leurs amis et la maison de leur cœur.
Évidemment, ce quartier n’est pas moins que les autres sous la menace du coronavirus, et aujourd’hui, les rues du quartier sont désolées, comme plombées par un brouillard invisible. Aussi bien la « Nouvelle rue Chidori », qui a vu ouvrir les bars gays depuis la seconde moitié des années 1960, que la « ruelle en L », une rue de deux mètres de large dédiée depuis la seconde moitié des années 1980 aux bars lesbiens, sont aujourd’hui quasiment désertes. Sur la plupart des portes, une affichette informe les clients que l’établissement est temporairement fermé.
Stay home week
Je m’éloigne de Shinjuku 2-chôme et retourne vers la gare en empruntant l’avenue Shinjuku. Manquant très nettement d’exercice dans ma vie quotidienne, les quelques kilomètres que j’ai parcourus à pied aujourd’hui ont leur coût : j’ai mal aux pieds, et j’ai faim. Le ciel s’assombrit, la nuit va tomber. On ne voit pas le soleil se coucher à Shinjuku, bien entendu. L’horizon, le soleil, sont cachés par la masse des gratte-ciels.
Je me souviens du coucher de soleil à Bagan, au Myanmar, il y a cinq mois. Depuis le sommet de la tour d’observation, au milieu de la nature d’une densité extrême, la plaine de Bagan s’étendait, parsemée de petits villages et de centaines de vieux stupas ou de temples éparpillés. Au loin on devinait les torrents du bassin de l’Ayeyarwady et les montagnes, parfois un oiseau isolé de ses congénères coupait le ciel. Lorsque l’anneau d’or du soleil approchait de l’horizon, il devenait d’un rouge flamboyant qui colorait de sang toute la terre et les montagnes, ne laissant leur couleur qu’aux pointes des stupas dorés à la feuille d’or. Quand le soleil a disparu, les applaudissements ont éclaté à tout rompre parmi la foule de touristes qui regardions le spectacle, comme si nous venions d’assister au baisser de rideau d’un magnifique opéra.
J’ai du mal à croire que ces souvenirs enchanteurs et la ville en constante évolution qui s’étend maintenant devant moi appartiennent au même monde. Si Dieu existe, il devait se moquer discrètement de la stupidité de ces gens qui faisaient encore du tourisme sans savoir qu’une catastrophe allait bientôt se produire.
Personnellement, je ne crois pas en Dieu. La pandémie du coronavirus est une catastrophe créée par l’homme, qui se retourne contre l’homme. Je me suis demandée ce que j’allais manger aujourd’hui. En tant qu’écrivain pauvre, qui n’ai pas d’exigence particulière en termes de gastronomie, quand je suis seule, les seuls critères pour mes repas sont : bon marché, bon au goût, et beaucoup. Plusieurs options s’offrent à moi : Macdo, family restaurant, ou gyûdon ? À l’heure actuelle, les fast foods n’ont pas le droit de recevoir du public et ne font que de la vente à emporter. Mais je m’inquiète du niveau d’hygiène que l’on trouve à manger accroupi sur le trottoir. Je n’ai pas trop confiance dans les family restaurant : compte tenu du temps qu’il faut y rester avant d’être servi, le risque de se faire contaminer n’est pas négligeable, il me semble. En procédant par élimination, il ne restait plus qu’un gyûdon. On achète un ticket repas à l’entrée sans adresser la parole à quiconque, on nous sert, et puis c’est fini en dix minutes.
Je suis donc retournée à Kabukichô et je suis entrée chez Matsuya. Le restaurant était absolument vide. Aucun client. Le gérant et son employé étaient là sans rien à faire. J’achète un ticket au distributeur automatique, je me désinfecte les mains, je m’installe. Un bol de bœuf braisé aux oignons sur un bol de riz blanc m’est servi un instant plus tard. Tout se passe en silence, pour éviter le risque de contagion par aérosols. En dix minutes, j’ai fini mon bol de gyûdon et j’ai bu ma soupe miso. Dans l’intervalle, deux autres clients seulement sont entrés. Et l’un des deux a pris quelque chose à emporter. Un vendredi soir à Kabukichô. En principe, il ne devrait pas y avoir un tabouret de libre.
En sortant de chez Matsuya, la nuit était venue et les néons étaient allumés. Les commis des établissements ouverts essayaient bien de pêcher le client, mais il y a bien peu de clients à alpaguer. À proximité du porche qui marque l’entrée du quartier, des policiers avec mégaphones intiment les passants de rentrer chez eux sans s’attarder s’ils n’ont aucune raison impérieuse de rester ici. Cela n’empêche pas de nombreux clients d’entrer au hard discounter Don Quijote. Un seul coup d’œil suffit pour comprendre : tout le monde se précipite sur les packs de masques. Dans la rue d’à-côté, plusieurs hommes et femmes en costumes, avec des masques sanitaires, exhibent des pancartes indiquant : « Stay home week ! » « Restons à la maison ! »

