L’exceptionnel est devenu quotidien

La place devant l’ancien théâtre Koma, toujours pleine de monde en principe, est étrangement silencieuse. Plusieurs hommes sont accroupis au bord de la place, comme s’ils attendaient quelque chose. Je m’apprêtais à photographier cette scène historique, quand l’un des hommes s’approche de moi et commence à me parler très timidement. « Si vous le souhaitez… ». Je sursaute de surprise. Je ne sais pas encore ce que cet individu veut me dire, je ne sais même pas de quoi il essaie de me parler, j’ai déjà agité la main pour refuser d’engager la conversation, par réflexe. Il n’a pas insisté et s’est éloigné immédiatement.

La place devant l'ancien théâtre Koma
La place devant l'ancien théâtre Koma

J’y ai réfléchi plus tard. Qu’essayait-il de me dire ? « Si vous le souhaitez… ». Si vous souhaitez quoi ? Baiser ? Eh bien, dis donc, il y en a qui ont le désir sexuel bien accroché, j’ai soupiré intérieurement. Puis, je me suis souvenue d’une information que j’avais vue passer sur le net. Avec la consigne d’auto-confinement, le risque de violence intrafamiliale montait en flèche. Il y a toutes ces jeunes femmes qui fuient une violence domestique et n’ont plus nulle part où aller, aussi. Restons à la maison… C’est bien beau de le dire, mais quel choix ont-elles à part errer dans la ville ? Est-ce les femmes dans cette situation que ciblent ces hommes ? Je n’avais aucun moyen de m’en assurer. Mais une chose m’est apparue : Il y a presque de l’impudence pour quelqu’un comme moi, qui ai une maison et un travail que je peux faire chez moi, à sortir juste pour me payer le luxe de voir à quoi ça ressemble à l’extérieur, dans mon quartier préféré.

Kabukichô, quartier désolé
Kabukichô, quartier désolé

Le train de retour était plein. Toutes les places assises occupées, et de nombreux voyageurs debout. Effectivement, c’est l’heure où ceux qui n’ont pas pu éviter d’aller travailler aujourd’hui rentrent chez eux. Ce qui, en y réfléchissant mieux était tout de même exceptionnellement tranquille : en temps normal, un vendredi soir, on est serrés comme des sardines en conserve, dans ce train.

En arrivant à Hachiôji, les épais nuages de la fin de la journée couvraient déjà le ciel et une pluie fine tombait. J’ai pris le bus pour rentrer chez moi. J’ai ôté mon masque, je me suis lavé les mains, j’ai fait mes gargarismes. Puis j’ai pris une douche, histoire de débarrasser mon corps des virus qui pouvaient s’y être collés. En sortant de la salle de bain, j’ai appelé ma petite amie. À cause de la crise du coronavirus, cela fait deux mois que nous ne nous sommes pas vues. Je n’ai aucune idée de quand nous nous reverrons.

Plus que quelques heures avant le début de la Golden Week la plus triste de tous les temps.

(Original en japonais [extraits]. Photo de titre : le passage souterrain de la gare de Shinjuku désert. Toutes les photographies sont de l'auteur)