Un éveil des sens par Crime et châtiment

— Quand avez-vous commensé à lire Dostoïevski ?

K.I.  À 15 ans, en dernière année de collège. Nous avions à la maison une sélection d'œuvres complètes de la littérature mondiale que mon père avait achetée pour ses six enfants, et aucun d’entre nous n’en lisait. Je me suis dit que ce n’était pas gentil vis-à-vis de lui, et j’ai pris un livre au hasard. C’était Crime et châtiment. Je m’intéressais déjà beaucoup à la littérature, mais j’ai commencé à le lire en pensant, à cause du titre, que ce devait être un livre de droit. Ce choix a changé ma vie.

Quand j’ai lu à 15 ans la scène où Raskolnikov tue la vieille usurière, j’ai ressenti une telle excitation que je peux dire qu’elle était sensorielle. J’ai souvent refait le même rêve, dans lequel j’étais Raskolnikov. Je ne m’en souviens pas, mais on m’a dit que j’avais dit à cette époque que je n’arrivais pas à débarrasser mes mains de l’odeur du sang. C’est un camarade de classe que je n’avais pas vu depuis 50 ans qui me l’a raconté. Je ne suis plus jamais entré aussi profondément dans une œuvre.

— Qu’avez-vous ressenti en faisant cette lecture à 15 ans ?

K.I.  Certainement que l’honnêteté est ce qui compte le plus. Raskonikov ne ressent pas de culpabilité vis-à-vis de son crime lui-même, du fait d’avoir tué la vieille femme, mais en étant devenu un criminel, il éprouve un isolement et une peur insurmontables. Cette peur elle-même est son châtiment. Pour moi qui m’identifiais à Raskolnikov, c’était une sensation terrible, et au fur et à mesure que je progressais en tremblant dans ma lecture du roman, j’ai intensément réfléchi au crime et au pardon. Cette rencontre avec ce roman a joué un très grand rôle dans ma vie.

— C’est cette expérience qui vous a poussé à devenir chercheur ?

K.I.  Non, ce n’est pas le cas. Crime et châtiment m’avait tellement impressionné que je n’avais pas envie de commencer tout de suite un autre de ses romans. J’ai lu Shakespeare et Kafka, et quand j’étais en deuxième année au lycée, je me suis de nouveau confronté à Dostoïevski, avec Les Frères Karamazov. Mais cela n’a pas été facile. Je ne suis pas du tout entré dans ce roman. J’en ai lu un cinquième et j’ai eu beaucoup de mal à continuer, parce que je ne comprenais qui avait tué le père. Or le parricide est le thème du roman. Si lorsque je traduis je m’attache particulièrement au rythme des mots et à la manière dont les personnages s’appellent les uns les autres, c’est à cause de ce que cette expérience douloureuse m’a appris.

Je pensais me spécialiser en littérature américaine à l’université, mais les facultés d’anglais étaient très demandées, et j’ai changé d’avis quand j’ai compris que j’aurais plus de chance d’être accepté en faculté de russe. J’ai très vite lancé un cercle de recherche sur Dostoïevski, mais c’était au moment des grandes révoltes universitaires, et les cours se sont arrêtés après les vacances d’été. Après cela, je ne suis presque plus allé en cours, et j’ai passé mes quatre premières années d’études à lire Dostoïevki.

Pourquoi les Japonais aiment Dostoïevski

— Au Japon, Dostoïevski était un auteur populaire déjà avant la guerre, et il le reste encore aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait qu’il continue à être lu aussi longtemps ?

K.I.  Au Japon, pendant l’ère Meiji (1868-1912), il y a eu deux booms Dostoïevski. Puis en 1917 est arrivé le troisième, avec la première traduction en japonais du roman Les Frères Karamazov. La quatrième et la cinquième vague se sont produites avant et après la Seconde Guerre mondiale, essentiellement grâce à Kobayashi Hideo et d’autres critiques. La sixième, dans laquelle Ôe Kenzaburô a joué un grand rôle, a eu lieu autour de 1968, au moment des grandes révoltes universitaires. Et aujourd’hui, je pense que l’on peut dire que nous sommes dans la septième, en partie liée au fait que Murakami Haruki a écrit qu’il avait été très influencé par Les Frères Karamazov.

Cette vague actuelle qui me paraît la plus forte de toute dure depuis longtemps, et la Société Dostoïevski du Japon compte plus de 400 membres, alors que nous ne faisons presque rien pour nous faire connaître. Le symposium international Dostoïevski, qui se tient tous les trois ans, aura lieu en août 2022 à Nagoya, et je pense que d’ici là, nous aurons 500 membres.

De temps à autre, nous nous efforçons d’entendre la voix des lecteurs. À la différence de ceux qui le lisent en Europe et en Amérique, les lecteurs japonais ne s’intéressent pas d’abord à l’aspect religieux de l'œuvre. Je dirais plutôt que les lecteurs japonais ont tendance à penser qu’ils sont chacun les seuls à pouvoir comprendre Dostoïevski, et qu’ils considèrent que l’existence de l’auteur lui-même est ce qui les sauve. C’est-à-dire qu’en comprenant Dostoïevski, ils trouvent la confiance pour vivre.

Moi aussi, lorsque j’ai lu Crime et châtiment, j’ai eu l’impression qu’il n’y avait que moi qui pouvais comprendre ce roman. Dans ses romans, Dostoïevski nous exhorte à nous débarrasser de notre orgueil, mais plus ses lecteurs le lisent, plus ils deviennent snobs, et arrogants. C’est probablement un autre aspect de sa puissance.

Le tombeau de Dostoïevski à Saint Petersbourg (Jiji)
Le tombeau de Dostoïevski à Saint Petersbourg (Jiji)

Il ne faut pas avoir peur de Dostoïevski

— Comment recommanderiez-vous d’aborder cet auteur à quelqu’un qui ne l’a encore jamais lu, ou qui l’a lu mais a abandonné en cours de route avec le sentiment qu’il ne comprenait pas ?

K.I.  D’abord, je pense qu’il faut lire Crime et châtiment quand on est jeune. On dit de ce roman que c’est un des plus grands classiques du monde. L’histoire est très forte, et tout le monde peut arriver à le lire, même au prix de quelques difficultés. Puis, L’Idiot, qui est aussi une histoire d’amour, quand on arrive à la trentaine. Une fois que l’on a dépassé 40 ans et que l’on s’intéresse aux questions de société, on peut se lancer dans Les Démons, et finir par Les Frères Karamazov. Si on procède de cette manière, on aura lu les quatre principaux romans.

Je pense qu’il est bon de lire Les frères Karamazov, dont le thème est le parricide, deux fois, la première avant de devenir père, et la seconde après. La première fois, on s’identifie aux fils du roman, et la seconde, on le lit avec un regard de père. Quand on est jeune, on ne peut probablement pas comprendre les sentiments du père qui s’est épris à en perdre la raison d’une jeune femmme à qui il donne ce qu’il aurait dû laisser à ses fils. Mais sitôt que l’on comprend la position du père, cela change radicalement la manière dont on interprète le roman. Cela exige du lecteur de la maturité et de l’indulgence.

Une méthode pour lire un roman très long est de se préparer en découvrant l’intrigue avant de commencer à lire. Comme il s’agit d'œuvres avec beaucoup de détails, connaître les grandes lignes de l’intrigue ne fait pas disparaître leur intérêt. Au contraire, cela aide plutôt à les lire d’une traite, et à apprécier plus encore ce qu’on lit. Comme la lecture de ces livres nécessite au minimum plusieurs jours, c’est une expérience précieuse qu’on ne peut pas vivre plusieurs fois dans sa vie. Il ne faut pas avoir peur !

(Photo de titre : l’exposition du bicentenaire de Dostoïevski qui s’est tenue à la galerie d’État Tretiakov à Moscou, le 11 novembre 2021. Mikhail Tereshchenko/TASS via Reuters Connect)