La « police du kimono » est un obstacle pour les jeunes
Depuis quelque temps, le kimono se fait de moins en moins présent dans la vie quotidienne des Japonais. De moins en moins de femmes sont habituées à le porter, et certaines n’en porteront probablement jamais. Les raisons expliquant ce phénomène sont peut-être nombreuses mais le furisode, un kimono serré, peu confortable, avec de longues manches flottantes, porté traditionnellement par les filles lors de la cérémonie du passage à l’âge adulte, y est très certainement pour quelque chose.
Spree Kingyo nous confie avoir beaucoup de compassion pour ces jeunes femmes et comprendre parfaitement ce qu’elles ressentent, puisqu’elle aussi en a porté un, lorsqu’elle était à Tokyo. « C’était extrêmement lourd et très serré. J’étais mal à l’aise, je voulais crier : Dépêchez-vous de prendre cette photo et enlevez-moi ce kimono le plus vite possible ! Je pense que c’est vraiment dommage. Vous avez un magnifique style de vêtement traditionnel que les filles portent à cet important moment de leur vie, le jour de leur passage à l’âge adulte, et ce vêtement est si inconfortable qu’elles ne peuvent même pas profiter de ce moment. Les kimonos que les Japonais portaient jusqu’il y a encore peu de temps n’étaient pas si désagréables à porter, n’est-ce pas ? » On les portait pendant de longues heures, sans les enlever, sans avoir de difficulté pour bouger ou pour respirer. On pouvait vaquer à ses occupations sans aucun problème. Je suis sûre qu’à l’origine, les kimonos étaient beaucoup plus confortables.
Un autre élément qui peut être décourageant, c’est la tendance qu’ont certaines personnes à être obsédées par la tradition au détriment du reste. La « police du kimono » peut s’avérer extrêmement critique de tout ce qui sera trop novateur ou encore avant-gardiste, collant à la culture du kimono une étiquette « étouffante » et « renfermée ». De ce fait, il n’est pas surprenant que les jeunes en particulier ne souhaitent pas vraiment s’intéresser au port de ce vêtement. Spree Kingyo explique que des Japonais, qui par exemple ont vécu à l’étranger, ont tendance à devenir particulièrement conservateurs sur certains aspects, comme s’ils voulaient absolument montrer qu’ils ont gardé leur mentalité « à la japonaise » même s’ils ont vécu à l’étranger, loin du Japon, pendant de longues années.
« Cela est particulièrement vrai pour la culture traditionnelle et la culture du kimono. Parfois, c’est comme s’ils pensaient que le temps s’était arrêté il y a 40 ans, lorsqu’ils ont quitté le Japon. » Au contraire, Spree Kingyo explique que le kimono n’a cessé d’évoluer au fil des ans. « Si vous remontez dans l’histoire, sur plusieurs siècles voire plus longtemps encore, le kimono n’a cessé d’évoluer en fonction des époques, sachant s’adapter aux nouvelles tendances et intégrant de nouvelles idées et technologies. »
Pour sauver le kimono, ne pas avoir peur du changement
Spree Kingyo nous confie que la période qui la passionne le plus est celle « de l’époque Meiji au XXe siècle, lorsque les Japonais se sont intéressés aux chapeaux, aux chaussures modernes et autres pièces vestimentaires de style occidental, et qu’ils les ont incorporés à leur quotidien, aux côtés des kimonos. Cette évolution a été complètement naturelle. Mais après la Seconde Guerre mondiale la plupart des Japonais ont cessé de porter le kimono au quotidien. Le kimono est ainsi devenu un vêtement formel, traditionnel seulement porté lors d’occasions spéciales. » Lorsque le kimono a cessé d’être porté au quotidien, il est devenu orthodoxe, conventionnel et de plus en plus conservateur.
« Lorsque les gens n’expriment plus leur personnalité à travers leurs vêtements, c’est toute l’évolution du style vestimentaire qui s’en trouve ralentie. La culture commence elle aussi à s’effacer. Mais il est possible de mettre un terme à ce processus à condition de ne pas avoir peur du changement et de l’évolution. Spree Kingyo explique que parfois certaines personnes essaient de « rectifier » sa ceinture obi et lui proposent même de l’attacher de la « bonne » manière. Mais celui lui est égal ; elle ne prête guère attention à ceux qui souhaitent changer son approche. Si elle respecte la tradition et qu’elle adhère à un certain nombre de conventions (comme porter différents motifs et designs selon les saisons), quelle importance ?
« À une ou deux reprises, des gens, qui n’étaient pas Japonais, sont venus me voir et m’ont demandé pourquoi je portais un kimono alors que je ne suis pas Japonaise. » Mais elle ajoute qu’elle n’a jamais entendu cela de la bouche d’un homme ou d’une femme japonaise. Aucun Japonais ne s’est jamais non plus dit offensé à la vue d’une personne native d’un pays européen portant un vêtement japonais. « Au contraire, ils ont plutôt tendance à me faire des compliments. Il leur arrive même de faire un signe de pouces en l’air et de me dire « Vous êtes magnifique ! » ou « Cela vous va très bien ! ».
Les Japonais semblent aimer partager leur culture avec des personnes étrangères. Et le kimono laisse une grande liberté de choix dans le style vestimentaire. Si une femme japonaise qui lit ces lignes n’a pas porté de kimono depuis un certain temps, je l’invite à jeter un regard neuf sur le kimono. Il s’agit d’un style vestimentaire unique qui fait partie de l’authentique culture nippone et dont les Japonais devraient être fiers. J’espère que le kimono fera de nouveaux adeptes au quotidien. Et qu’importe si quelqu’un vous dit que vous ne le portez pas comme il faut ! »
(Photo de titre : Spree Kingyo expliquant la culture du kimono lors de l’exposition « Kimono Visionaries » tenue à New York en décembre 2021. © Abe Kasumi)
