Timide mais déterminée

Y.N.  Naomi se présente souvent comme une personne timide et introvertie, mais elle a su toutefois utiliser son statut de superstar pour attirer l’attention du public sur les problèmes sociaux. En 2020, elle a fait passer un message fort sur les injustices raciales en affichant son soutien au mouvement Black Lives Matter, et en 2021, elle ne s’est pas présentée à certaines conférences de presse afin de mettre en lumière les problèmes de santé mentale des athlètes. Quelle est votre opinion en tant que mère ?

Ô.T.  Elle est en effet d’une nature très timide. Sans plaisanter, elle avait tendance à passer tout son temps libre à la maison, jouant aux jeux vidéo ou discutant avec sa sœur. Son succès lui a toutefois permis de rencontrer diverses personnes, dont notamment son petit ami ainsi que des personnalités du monde sportif ou d’autres domaines, ce qui l’a progressivement fait sortir de sa coquille.

Elle reste farouchement indépendante. L’idée de porter des masques portant les noms de victimes de crimes racistes ou de violence policière lors de l’US Open venait entièrement d’elle. Plusieurs personnes autour d’elle avaient exprimé leurs craintes de potentielles répercussions, mais loin de la dissuader, cela a encore plus renforcé sa détermination à le faire. Sur ce point, elle est comme moi. Lui dire de ne pas faire quelque chose ne fait que la motiver davantage.

Ôsaka Naomi porte un masque à la mémoire de Ahmaud Arbery, un homme noir assassiné dans le cadre d’un crime de haine, afin de protester contre les injustices raciales suite à sa victoire au troisième tour de l’US Open, le 4 septembre 2020 (AFP/Jiji).
Ôsaka Naomi porte un masque à la mémoire de Ahmaud Arbery, un homme noir assassiné dans le cadre d’un crime de haine, afin de protester contre les injustices raciales suite à sa victoire au troisième tour de l’US Open, le 4 septembre 2020 (AFP/Jiji).

« Il n’y a pas qu’un seul chemin vers le succès »

Y.N.  Que faites-vous maintenant que Naomi a gravi tous les échelons du tennis et que Mari s’est éloignée de ce sport ? J’ai entendu dire que vous étiez en train de construire un jardin d’enfants et une école à Haïti.

Ô.T.  Oui, nous investissons beaucoup de temps et d’énergie dans ce projet. Nous sommes en fait en train de bâtir sur un jardin d’enfants établi par un groupe de bénévoles que nous avions monté quand nous habitions à Osaka. Il s’est désormais développé en académie de tennis, avec des terrains, le jardin d’enfants et l’école, ainsi qu’un grand dortoir. Nous avons plus de 200 élèves entourés par une équipe dédiée d’enseignants, d’entraîneurs, et bien évidemment de gardiens et d’agents d’entretien. C’est désormais une véritable petite communauté. Notre rêve est d’y entraîner les joueurs professionnels de tennis de demain.

En ce moment, un des garçons de notre académie étudie dans un lycée d’Osaka. Nous espérons continuer ainsi et offrir à plus d’étudiants la possibilité d’étudier et de s’entraîner dans d’autres pays. Cependant, il est assez complexe, que ce soit d’un point de vue financier ou logistique, d’envoyer des jeunes haïtiens vivre à l’étranger. Nous nous confrontons actuellement à la question du financement de ces programmes d’échange et nous débattons de la meilleure manière de soutenir nos étudiants quand ils sont à l’étranger. Il y a de nombreux obstacles à surmonter, mais nous sommes déterminés à faire des rêves de nos étudiants une réalité.

Y.N  Naomi est une modèle pour les enfants de Haïti, du Japon et d’ailleurs. Son histoire montre aussi aux parents que des éléments tels que la nationalité ou le contexte familial ne sont pas des barrières à l’éducation dès le plus jeune âge dans le but d’être athlète professionnel. Que dites-vous aux mères et aux pères qui portent en eux de tels espoirs pour leurs enfants ?

Ô.T.  Je leur dirai de se montrer flexible dans leurs efforts pour atteindre cet objectif. Il n’y a pas qu’un seul chemin vers le succès. Nos décisions reflétaient souvent notre situation financière difficile. Mais quelqu’un ayant un peu plus d’argent et de relations aura sans doute d’autres options à sa disposition. Le plus important, c’est de vous investir à 120 %, quelle que soit l’approche que vous choisissiez. Les choses ne fonctionneront pas toujours comme prévu, mais si vous êtes entièrement dédiés à la tâche, vous pourrez faire face aux inévitables problèmes qui surviendront, et vous aurez de biens meilleures chances d’atteindre votre but.

Il faut quand même toujours prendre du recul. Décider d’élever votre enfant dans le but d’être tennisman professionnel ne vous donne pas pour autant le droit de mettre toutes vos attentes sur le dos de votre garçon ou de votre fille. J’ai vu de nombreux parents trop compétitifs réprimander leurs enfants pour avoir perdu un match, et même balancer leur sac de tennis à travers le terrain dans un mouvement de rage incontrôlé. Vous risquez d’étouffer votre enfant en vous concentrant uniquement sur la victoire. Plutôt que de tout de suite viser la gloire, il est préférable pour les jeunes athlètes de rester humbles et déterminés.

Tamaki (à gauche) et son mari Leonard posent avec leur fille Naomi en septembre 2019 après sa victoire au Toray Pan Pacific Open qui s’est tenu à Osaka.
Tamaki (à gauche) et son mari Leonard posent avec leur fille Naomi en septembre 2019 après sa victoire au Toray Pan Pacific Open qui s’est tenu à Osaka.

(Photo de titre : Ôsaka Tamaki posant avec ses deux filles Naomi [droite] et Mari. Toutes les photos sont d’Ôsaka Tamaki, sauf mentions contraires)