Le Japon doit chérir ses start-ups
Miyazawa explique que d’autres facteurs, comme des questions de fiscalité ou d’environnement des investissements, ont affaibli le dynamisme et la capacité d’innovation des entreprises japonaises.
« Nombreuses sont les grandes entreprises qui ont été entravées par leur succès, car cela a fait qu’elles avaient du mal à se réformer. La société américaine est intrinsèquement compétitive, et les entreprises américaines, quelle que soit leur taille, doivent constamment transformer la façon dont elles fonctionnent, car si elles ne s’adaptent pas aux évolutions de l’époque, elles perdent leur part de marché et peuvent même faire faillite. Mais c’est aussi cela qui crée leur renouvellement métabolique, et qui encourage la naissance des start-ups (c’est-à-dire de nouvelles entreprises qui réalisent une croissance rapide). »
Google comme Facebook sont à l’origine des start-ups qui ont bénéficié de financements venus du secteur du capital-risque. Ces financements qui leur ont permis d’attirer d’autres financements et des ressources humaines ont créé un environnement propice à leur développement, grâce auquel elles ont eu une croissance rapide. Par contraste, au Japon, ce n’est que depuis Kishida Fumio est devenu Premier ministre que les start-ups sont intégrés dans les quatre stratégies de croissance.
Le montant des investissements de capital-risque vis-à-vis des start-ups atteint aujourd’hui au niveau mondial environ 70 000 milliards de yens. Environ 40 000 milliards sont américains, c’est-à-dire près de 60 % du total. La part du Japon n’est que d’environ 800 milliards, seulement autour de 1 % du total mondial. Même Softbank Vision Fund, le fonds de capital-risque basé en Grande-Bretagne, dont le budget avoisinerait les 10 000 milliards de yens, et qui a jusqu’à présent investi dans une centaine de jeunes pousses aux États-Unis, en Chine ou en Inde, n’avait en octobre 2021 investi que dans trois sociétés japonaises, dont l’une dans le secteur des biotechnologies.
« Il y a aussi un problème d’ordre fiscal. Par exemple, les taxes sur les monnaies virtuelles sont très élevées au Japon. Lorsqu’une entreprise fait une initial coin offering (ICO), une valeur d’inventaire lui est assignée, et elle doit payer une taxe correspondant à ce montant. Par exemple, si vous faites une ICO de 1 milliard de yens, on vous demandera de payer une taxe de 300 millions de yens, 30 % au stade où elle n’est pas encore convertie en espèces. Comme une start-up n’a pas cet argent, elle devra vendre cette monnaie virtuelle. Mais si elle en vend une grande quantité en un temps limité, cela lui fait perdre sa valeur rapidement, et au lieu d’un milliard, elle n’aura plus que 100 millions. Ce qui se passe alors, le résultat, c’est que les entreprises japonaises capables de faire des ICO se relocalisent presque toutes à l’étranger, à Singapour ou en Suisse. On assiste à une fuite des cerveaux et une fuite tout court des entreprises japonaises de blockchain. »
Une politique pour faire renaître les entreprises japonaises
J’ai demandé à M. Miyazawa si les entreprises japonaises pouvaient renaître
« Il faut créer des systèmes pour soutenir les nouvelles entreprises qui apportent l’innovation aux pays. Par exemple en créant quelque chose comme un “prix de l’innovation”, ou encore en rendant plus simple l’obtention de brevets. Il faut aussi des dispositifs d’avantages fiscaux. Sur le plan financier, il faut renforcer le soutien public y compris celui de la Japan Finance Corporation. »
« Au niveau privé, ce qui est important, c’est la collaboration entre les grandes entreprises et les start-ups. Les grandes entreprises ont du mal à innover. Au contraire, les jeunes pousses ne peuvent se développer et attirer du personnel si elles sont incapables de lever des fonds. Il faut des initiatives pour soutenir les start-ups sur le plan financier, non seulement avec du capital-risque, mais aussi en attirant les investissements de grandes sociétés, et pour les aider sur le plan des ressources humaines. »
Miyazawa souligne ici qu’il faut distinguer clairement entre les « domaines de coopération » et les « domaines de compétition », et que pour les premiers, il est important tant de la part du secteur public que du secteur privé d’investir activement dans les infrastructures publiques et la standardisation. Et pour lui, il faut que les chefs des grandes entreprises montrent un leadership fort. L’innovation ne se fera qu’avec des investissements forts pour financer la recherche et les ressources humaines. Et cela sera difficile sans une volonté forte de la part des dirigeants de grandes sociétés.
« Aujourd’hui, la première faiblesse du Japon, c’est la numérisation qui va prendre encore plus d’importance. Comparé à tous les autres pays, le Japon investit incroyablement peu dans les technologies de l’information et Internet. La société tout entière doit entreprendre son virage numérique. Je suis très inquiet à l’idée que les entreprises japonaises deviennent des coquilles vides. Comme je l’ai dit plus haut, quand on pense au fait que de plus en plus d’excellentes start-ups en technologies de l’information se relocalisent hors du Japon, il y a un risque qu’il ne reste au Japon que les entreprises industrielles traditionnelles. »
Miyazawa va même jusqu’à comparer l’industrie japonaise d’aujourd’hui au « paysage de ruines de l’après-guerre. Pour survivre, nous devons nous battre comme jamais. Le monde politique, le monde de la finance et l’administration doivent en prendre conscience et réfléchir sérieusement à ce qu’il convient de faire. »
(Photo de titre : le mini-walkman de Sony [gauche] et l’iPod d’Apple, au moment où les deux géants s’affrontaient pour dominer le monde des baladeurs. Photo du 19 novembre 2010. Jiji Press)