Lui qui aimait à faire le poirier, nu

L’entrée et tous les petits espaces libres sont décorés d’œuvres faites de coquilles d’œuf. Le visiteur a envie de laisser son regard se perdre pour scruter chaque détail des photos exposées. La maison de Itoi était sans doute une œuvre à part entière. Il en existe même une vidéo, commentée, où on voit Itoi servir à ses invités un gâteau qu’il a fait cuire dans son autocuiseur à riz. Un artiste jamais en manque d’idées originales.

Dans la pièce avec du parquet, on voit une vieille chaise à accoudoirs. C’est là que, quand l’envie lui prenait, pour distraire ses visiteurs, Itoi entièrement nu, s’amusait à faire le poirier agrippé aux accoudoirs faisant des ciseaux avec ses jambes.

Au collège, il avait appris la gymnastique sous la férule d’un ancien sportif de niveau olympique, il participe donc en 1946 au tout premier championnat d’athlétisme du Japon. Qu’il réussisse à camper cet étrange poirier jusqu’à un âge avancé (91 ans, voire au-delà selon certaines sources) montre bien combien Itoi prenait au sérieux les performances physiques.

Il coulait des jours heureux dans son Kihô-sha, palabrant avec ses invités et se livrant à la création. De temps à autre, il réalisait des collages faits de brics et de brocs, découpés notamment dans des catalogues de maillots de bain qu’il envoyait à ses amis, à des connaissances voire à des présentateurs de journaux télévisés ou à des chanteurs qu’il écoutait à la radio. Une série qu’il appelait Mail art.

Pourquoi revisiter cette œuvre

C’est une association de bénévoles qui s’est chargée de photographier les derniers instants du Kihô-sha, pour en préserver les œuvres et réaliser le travail d’archive avant la démolition de la bâtisse. Quatre personnes se sont attelées à ce vaste défi, dont Mikami Mitsurô, conservateur et ancien directeur adjoint du Musée des Beaux-Arts de Miyagi mais aussi Hosoya Shûhei, chercheur spécialisé dans les médias, qui après avoir consacré de très longues années à la protection de l’œuvre de Itoi Kanji, a fait paraître un ouvrage sur ses gravures. L’association s’est donné pour mission de dresser un portrait de l’artiste le plus fidèle et le plus objectif possible.

L’exposition à la Médiathèque de Sendai proposait également des tables-rondes permettant d’écouter la synthèse des investigations dans sa dernière demeure mais aussi d’entendre Amano Kiyoko raconter comment elle avait compris que le mieux était de ne pas chercher à aider son frère au quotidien, tant elle savait que son indépendance lui tenait à coeur.

Itoi sur la fin de sa vie, photographié devant un portrait de Tatsuhachirô, son père. (© M. Mikami)
Itoi sur la fin de sa vie, photographié devant un portrait de Tatsuhachirô, son père. (© M. Mikami)

La sincérité faite homme

En 1986, Itoi a fait l’objet d’une rétrospective à l’occasion de l’exposition « Le Japon des Avant-gardes, 1910-1970 » au Centre Pompidou à Paris. En 2009, ses œuvres ont également été présentées au Musée des Beaux Arts de Miyagi à l’occasion de « L’Avant-Garde Miyagi » (Zen’ei no Miyagi) et on a pu voir son travail dans les galeries de tout le Japon. Son côté « contre-culture » excentrique a pu un temps le desservir mais son travail est de plus en plus reconnu par la critique. Bruno Fernandès, spécialiste de l’avant-garde japonaise, a fait paraître en 2023 une biographie d’Itoi en français intitulée « Dadakan ! – Nu intègre descendant les préjugés ».

Voici ce que la revue Artscape, dans son numéro du 16 octobre 2016 a fait remarquer sous la plume du célèbre critique d’art Fukuzumi Ren :

Plusieurs commentateurs ont bel et bien parlé ce grand artiste, mais la plupart se sont contentés de présenter Itoi sous les traits d’un anticonformiste ou d’une exception. Je pense au contraire que Dadakan est un artiste qui, tant par ses happenings que son impulsivité, a incarné l’essence même de l’art, et ce de la manière la plus pure, la plus juste et la plus authentique qui soit. Itoi avait d’ailleurs bien conscience que Dadakan était aux yeux de tous un artiste « hors normes ».

(Photo de titre : © M. Mikami)