Des produits qui parlent aux gens
Quand elle repense à sa carrière de développeuse chez Casio, Okuda se souvient surtout d’avoir été très prise du début jusqu’à la fin. « Mais j’ai eu la chance tout au long de ma carrière de pouvoir travailler sur des produits qui m’intéressaient », ajoute-t-elle. « J’étais très heureuse. Les développeurs créent du nouveau, perfectionnent, complètent. Ce genre de travail me convient bien. À de nombreux postes, vous n’avez pas le droit à l’erreur, le moindre impair nuit à l’ensemble. »
Issue d’un milieu musical, elle trouve que son travail relève de la composition car elle crée à partir de rien. Surtout qu’il s’agit d’instruments électroniques. En effet : « On apporte sa propre sensibilité à la technologie numérique et c’est ce qui rend d’ailleurs ce travail passionnant. C’est sûrement pourquoi j’ai pu continuer à développer aussi longtemps. Un ingénieur qui n’aurait pas cette sensibilité peinerait et aurait du mal à rebondir quand son domaine de spécialisation finit par être obsolète et qu’il n’est plus sollicité. »
La conversation s’oriente alors vers l’intelligence artificielle et son potentiel impact sur le secteur des instruments électroniques. Okuda Hiroko pense que les instruments numériques du futur seront principalement équipés de claviers de type piano, sans les nombreux boutons et commutateurs que l’on trouve sur les modèles actuels. « Certains claviers électroniques modernes proposent déjà entre 500 et 700 réglages sonores différents, des sons que l’on ne rencontrerait jamais normalement et qui n’existe nulle part ailleurs. Cette gamme d’options dépasse déjà largement l’éventail de choix qu’un individu peut gérer. »
Si on laisse l’IA à l’écoute de ce que l’on veut jouer, explique-t-elle, elle ajustera immédiatement les réglages pour qu’ils correspondent plus ou moins au son souhaité. Mais l’intervention humaine restera nécessaire et le plaisir de jouer de la musique sera toujours là. Elle est donc convaincue que l’on continuera d’exiger des claviers offrant un bon toucher.
Elle pense que dans le processus créatif, la sensibilité humaine continuera d’être centrale même à l’heure des outils numériques. « Si mon histoire a trouvé un tel écho auprès du public, c’est aussi parce que je travaillais à la création de contenus musicaux en plus de l’élaboration du matériel. Il existe de nombreux instruments électroniques exceptionnels, de nombreux techniciens et d’ingénieurs talentueux, mais il reste difficile de créer un contenu musical de qualité.
« Les Jamaïcains qui ont découvert le rythme préprogrammé que j’avais inventé pour le MT-40, l’ont utilisé pour composer des chansons toutes plus exceptionnelles les unes que les autres. Le clavier ne coûtait que 35 000 yens, il a permis aux musiciens de créer et d’enregistrer plus facilement leurs propres titres. Il les a également aidé à numériser leur production, ce qui a donné un nouveau souffle et une nouvelle énergie au reggae. C’est ce type d’histoire qui fait que le MT-40 était si apprécié… et que j’ai pu avoir mon quart d’heure de célébrité. »
Okuda pense qu’il est peut-être plus difficile aujourd’hui de développer des produits révolutionnaires. Tant de travail a déjà été accompli. « Peut-être que les produits japonais récents parlent moins aux utilisateurs et manquent de contenus vraiment exceptionnels. Bien sûr, la chance est un facteur clé. Je remercie les Jamaïcains et je suis ravie d’avoir pu rendre un peu à la musique reggae, qui m’a tant apporté et que j’aime tant. »
Se tourner vers l’avenir
La développeuse a-t-elle des regrets ? La réponse peut surprendre : « J’ai toujours été tellement occupée que je n’ai jamais pris le temps de voyager en Jamaïque ! D’un autre côté, l’histoire serait peut-être encore plus belle si je n’y allais pas et que je me contentais de l’admirer de loin. »
Okuda a atteint l’âge de la retraite et réfléchit à la suite. Elle ne sait pas ce que l’avenir lui réserve mais elle nous dit : « J’ai encore beaucoup d’idées à développer. Certaines auraient été difficiles à commercialiser pour une entreprise comme Casio, car les produits doivent réussir à l’international. Mes nouveaux projets conviendraient peut être mieux à une petite équipe. J’espère donc trouver des collaborateurs qui pourraient m’aider à concrétiser certaines de ces idées. »
Et la musique fera certainement partie de cet avenir. Comme elle l’explique avec enthousiasme : « La musique, c’est merveilleux. Ce que j’ai pu vivre restera gravé dans mon cœur. Merci à tous les passionnés qui œuvrent à travers le monde. Le pouvoir de la musique a porté l’article qui racontait mon rôle dans l’histoire du Sleng Teng et c’est grâce à lui que j’ai pu remporter un prix de journalisme musical. Puisse la musique continuer de nous apporter réconfort et consolation dans les moments difficiles. »
Plus encore que les instruments acoustiques, elle pense que les instruments électroniques ont toute leur place dans la vie de ceux qui ne sont pas forcément des virtuoses, car ils permettent à davantage de gens de goûter aux joies de la musique. « Le projet Music Tapestry, sur lequel j’ai travaillé jusqu’à ma retraite, est un nouveau moyen d’apprécier la musique. Avec cette technologie, les sons et la mélodie prennent forme. Je voudrais mettre à profit tout ce que j’ai déjà pu faire chez Casio pour apporter ma pierre à l’édifice musical et continuer de l’enrichir, d’une manière ou d’une autre. »
(Photo de titre : Okuda Hiroko au siège de Nippon.com annonce son départ de Casio. Nippon.com)
