Des femmes retroussent leurs manches
Les bâtiments ont fini par être achevés, mais faute d’un nombre de travailleurs suffisant, l’exploitation de cette nouvelle usine n’a commencé qu’en octobre 1872.
En fait, après des siècles d’isolement, le peuple japonais craignait les étrangers, et leur imagination s’est complétement déchaînée. Ainsi, en regardant Brunat et ses compagnons boire du vin rouge, ils se chuchotaient que les occidentaux étaient en train de boire du sang frais... C’est la fille d’Odaka Junchû, Yû, qui a sauvé la situation en se portant volontaire pour devenir la première ouvrière de l’usine. Et cela a contribué à dissiper ces rumeurs sans queue ni tête : si la fille du directeur de la filature pouvait travailler avec les étrangers, les autres le pouvaient également. Le nombre de candidats a soudainement grimpé.
La littérature de l’ère Taishô (1912-1926) avait tendance à dépeindre la vie d’un ouvrier d’usine comme s’apparentant au travail forcé. Mais la mission de la filature de soie de Tomioka, propriété et exploitation du gouvernement, était de présenter les dernières technologies occidentales et de former les travailleurs qui deviendraient plus tard des enseignants dans d’autres usines du pays. Cet aspect éducatif a attiré des travailleuses issues de lignées de samouraïs et d’autres familles prestigieuses à travers le pays. Certaines, dit-on, venaient même de la noblesse. Pour ces raisons, les ouvrières étaient appelées les « princesses de la soie » par la population locale.
La filature de soie de Tomioka a été la première usine du Japon à introduire le concept de la semaine de travail, le dimanche étant chômé. Le travail de nuit était interdit et l’accent était mis sur la création d’un environnement propice à la formation. Le bien-être des employés était aussi un des nouveaux concepts introduits à l’usine, qui disposait d’une clinique médicale gratuite sur place. L’une des apprenties, employée peu de temps après l’ouverture de la filature, écrira plus tard son expérience dans « Le journal de Tomioka », un récit vivant de l’apprentissage des nouvelles technologies occidentales, et d’une interaction agréable avec les instructeurs français. Loin de l’image dramatique d’un site de travail forcé, la filature de soie de Tomioka était en réalité un lieu de labeur très attractif pour les jeunes japonaises de l’époque.
Une préservation intacte pour devenir un site du patrimoine mondial
Brunat et les autres étrangers qui avaient été impliqués dans la filature de soie de Tomioka depuis sa création ont quitté les lieux en 1876, lors de sa quatrième année de fonctionnement. Par la suite, l’usine gouvernementale a été exploitée uniquement par du personnel japonais. La qualité des produits était valorisée avant tout, et durant quelques années, la fabrique ne faisait pas de bénéfices, mais la filature a rapidement réussi dans son objectif initial : améliorer la réputation mondiale de la soie brute japonaise. Des moulins à bobines similaires ont vu le jour dans d’autres parties du pays, et les jeunes femmes issues de ces régions ont ainsi pu travailler dans leur ville natale après avoir été formées à Tomioka.
Après avoir atteint cet objectif, la filature a été vendue par le gouvernement à la famille Mitsui en 1893, avant d’être acquise par la société Hara en 1902. En 1939, elle fusionne avec la Katakura Silk Spinning Co. (aujourd’hui Katakura Industries), plus grand fabricant de soie brute japonais de l’époque. Pendant plus d’un siècle, la filature de soie de Tomioka est resté à la pointe de l’industrie, introduisant de nouvelles machines et continuant ses opérations jusqu’en 1987.
Avant de faire don de la fabrique en 2005, Katakura Industries a dépensé des sommes importantes pour préserver ce précieux endroit en tant que symbole de la modernisation du Japon, promettant de ne jamais vendre, prêter ou détruire les bâtiments historiques. En juin 2014, le filature de soie de Tomioka et les sites associés ont été classés au patrimoine mondial de l’Unesco.
(Voir les 23 sites japonais inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco)
La filature de soie de Tomioka
- Adresse : 1-1 Tomioka, Tomioka-shi, Gunma-ken
- Heures d’ouverture : de 9 h à 17 h (dernière entrée à 16 h 30). Fermé du 29 au 31 décembre.
- Tarifs : adultes, 1 000 yens, lycéens et étudiants universitaires, 250 yens, élèves du primaire et collégiens, 150 yens.
- Frais de location de l’audioguide : 200 yens. Disponible en français.
(Photos de Nippon.com, sauf mentions contraires. Photo de titre : l’entrepôt à cocons Est de la filature de soie de Tomioka)



