« La beauté des paysages abandonnés »

Nakasuji Jun explique qu’il a adopté la même approche à Fukushima et à Tchernobyl.

« À Tchernobyl comme à Fukushima, de nombreux photographes de presse ont eu tendance à créer une atmosphère étrange en surexposant le ciel. Ils ont probablement cherché à transmettre l’horreur des catastrophes nucléaires, mais j’ai trouvé ces photos trop politiques, me donnant l’impression qu’il fallait de je me prononce pour ou contre l’énergie nucléaire. Moi, je préfère me concentrer sur la beauté des paysages abandonnés. Aujourd’hui, le ciel de Hamadôri est grand ouvert et parsemé de nuages cotonneux qui se déplacent lentement. Mais derrière cette scène apparemment paisible se cache un problème sérieux. Et cette contradiction suscite l’intérêt et l’imagination de nombreuses personnes » déclare-t-il.

Un renard devant la gare de Futaba. Extrait de « Konsento no mukôgawa » (« De l'autre côté de la prise électrique »).
Un renard devant la gare de Futaba. Extrait de « Konsento no mukôgawa » (« De l’autre côté de la prise électrique »).
Vue nocturne des cerisiers en fleurs à Tomioka. Extrait de « Konsento no mukôgawa » (« De l’autre côté de la prise électrique »).
Vue nocturne des cerisiers en fleurs à Tomioka. Extrait de « Konsento no mukôgawa » (« De l’autre côté de la prise électrique »).

« Notre Musée »

« J’ai visité le Musée mémorial du grand séisme et de la catastrophe nucléaire de l’Est du Japon juste après son ouverture, mais il n’y avait que peu de contenu, et le seul message que j’aurais retenu était que l’établissement cherchait à attirer de nouvelles industries » se souvient-il.

Nakasuji a eu l’impression que même si le nom du musée contenait le mot « denshô » (qui signifie « transmettre le savoir »), les organisateurs n’avaient pas réellement tiré les enseignements nécessaires de la catastrophe nucléaire. Et ça, Nakasuji Jun ne pouvait pas le tolérer. C’est pourquoi, il a décidé de lancer son propre projet de création qui donnera naissance à « Notre Musée », avec l’aide des habitants et des bénévoles de la région.

« En Ukraine, même s’il est actuellement suspendu en raison de la guerre, il existait un projet où des artistes créent des peintures basées sur les souvenirs de ceux qui ont vécu la catastrophe nucléaire. Mais il n’y avait rien de tout cela au Japon, si bien que j’avais peur que le souvenir de l’accident ne s’efface à tout jamais et que la catastrophe ne soit oubliée. Parfois, l’art a cette capacité à nous faire réfléchir à certaines questions. Depuis 2017, je collabore avec des peintres, des artistes et des musiciens pour monter une série d’expositions communes, l’Exposition Moyai, laquelle transmet la réalité de la catastrophe à l’aide de différents médias. Et ces œuvres, j’ai décidé de les exposer de manière permanente sur le site de l’accident nucléaire » explique le photographe.

« Notre Musée » (Oretachi no Denshôkan) présente 50 peintures, sculptures, photographies et autres œuvres d’art.
« Notre Musée » (Oretachi no Denshôkan) présente 50 peintures, sculptures, photographies et autres œuvres d’art.

« Notre Musée » est situé à Odaka, un quartier de la commune de Minami-Sôma, où l’ordre d’évacuation a été levé en 2016. Là-bas, nombreux sont ceux qui ne savent toujours pas comment mener leur vie après la tragédie. Nakasuji Jun espère que la présence de ce petit musée dans la région aidera certains et leur apportera des éléments de réponse.

« Je veux que ce musée soit un lieu vivant, que les habitants prennent plaisir à visiter. Il se trouve sur un itinéraire emprunté par les écoliers de la région, alors je serais heureux que des enfants qui s’intéressent à l’art viennent y faire un tour. Je souhaite aussi organiser des ateliers pour les enfants et dans l’ensemble établir de bonnes relations avec la région » explique-t-il.

Croyant encore aux possibilités de l’art, Nakasuji Jun conclut en souriant :

« Je veux que ceux qui viennent à Hamadôri visitent les deux musées. Ils perdront peut-être leurs repères dans un premier temps, confrontés à deux perspectives si différentes de l’accident, mais si cette confusion peut servir de catalyseur pour les amener à avoir une réflexion plus approfondie sur la catastrophe nucléaire et Fukushima, alors “Notre musée” aura été utile ».

Nakasuji Jun, directeur de « Notre Musée », géré par les artistes participants.
Nakasuji Jun, directeur de « Notre Musée », géré par les artistes participants.

Oretachi no Denshôkan (« Notre Musée »)

  • Adresse : 2-23 Minami-machi, Odaka-ku, Minami-Sôma, Fukushima-ken
  • Jours et heures d’ouverture : voir le calendrier (en japonais)
  • Entrée gratuite
  • Accès : 7 minutes à pied de la gare d’Odaka, sur la ligne JR Jôban.

(Photo de titre : tout en sobriété, la partie supérieure de Notre Musée fait ressentir aux visiteurs les messages des artistes. La fresque géante qui orne le plafond est l’œuvre de Yamauchi Wakana. Toutes les photos © Nakasuji Jun)