Le miracle japonais d’après-guerre

Le chapitre suivant de cette histoire est bien connu. L’économie japonaise en ruine se relève rapidement de ses cendres après la Seconde Guerre mondiale. En 1956, le PIB réel par habitant rattrape son niveau d’avant-guerre. Pendant la période de rétablissement (1945-1956), les chiffres enregistrés ont progressé à un taux annuel de 7,1 %. Puis est venue l’ère de la croissance rapide, pendant laquelle le Japon, comme le montre le graphique, a recommencé à combler son retard sur l’Occident, et ce à un rythme bien supérieur à celui d’avant la guerre.

En 1973, le PIB réel par habitant du Japon atteignait 95 % de celui de la Grande-Bretagne et 69 % de celui des États-Unis. Ce fut la dernière année de la période dite de croissance rapide, mais l’expansion de l’économie japonaise s’est poursuivie à un rythme relativement soutenu pendant encore près de deux décennies. En 1991 – dernière année de l’« économie de bulle », le PIB réel par habitant du Japon a atteint 120 % de celui du Royaume-Uni et 85 % de celui des États-Unis. En dépit du recul provoqué par la Seconde Guerre mondiale, le processus de rattrapage de l’Occident, entamé un peu plus d’un siècle auparavant, était fondamentalement bouclé.

Une certaine continuité

Dans ce contexte historique, l’évolution de l’économie japonaise au cours des 70 années consécutives à la Seconde Guerre mondiale peut être vue comme le prolongement de l’effort national de rattrapage amorcé à la fin du XIXe siècle. Qu’il s’agisse de la période d’avant-guerre ou de celle d’après-guerre, le dynamisme de l’économie japonaise repose sur un certain nombre de facteurs constants. Mais il existe aussi des différences.

S’il est un facteur de croissance que les deux périodes ont en commun, c’est bien le « retard » de l’économie japonaise par rapport à celles des grandes nations industrielles du monde. Du fait même de ce retard, les technologies importées des pays plus avancés lui ont été d’un grand profit. Par « technologies », il faut entendre ici non seulement le savoir-faire technique directement lié à la fabrication mais aussi les systèmes sociaux et économiques et les institutions. Alexander Gerschenkron((Alexander Gerschenkron, Economic Backwardness in Historical Perspective : A Book of Essays (Le retard économique dans une perspective historique, Cambridge, MA : Belknap Press of Harvard University Press, 1962). Voir également Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin, « Technological Diffusion, Convergence and Growth » (Diffusion de la technologie, convergence et croissance, Journal of Economic Growth, vol. 2, n° 1 (mars 1997), p. 1-26.)), dans ses ouvrages sur les économies « arriérées », a bien montré que le développement suit des processus fondamentalement différents dans les économies développées et dans les économies en développement, et ses découvertes ont entre-temps été intégrées dans des modèles formels de croissance économique((Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin, « Technological Diffusion, Convergence and Growth » (Diffusion de la technologie, convergence et croissance, Journal of Economic Growth, 2 (1) : 1-26.)). La grande disparité de revenu par habitant qu’on observe à cette époque entre le Japon et l’occident industriel était le reflet de l’écart entre les technologies sur lesquelles reposait l’économie japonaise et les technologies de pointe en usage dans le monde. Si bien que, pour le Japon, l’adoption de ces technologies pionnières offrait un potentiel élevé de croissance rapide.

Cette analyse vaut tout autant pour l’économie japonaise d’après-guerre que pour la situation d’avant-guerre. L’histoire de l’économie japonaise à partir de la fin du XIXe siècle abonde en cas d’importation de technologie occidentale au sens large du terme, systèmes et institutions inclus.