Comprendre l’accélération consécutive à la guerre

Si le retard sur l’Occident en matière de connaissance et de savoir-faire constitue une constante de l’économie japonaise avant comme après la Seconde Guerre mondiale, comment expliquer l’accélération spectaculaire observée après-guerre ? Telle est la question que se posent Hayashi Fumio et Edward Prescott dans leur article intitulé « L’effet de freinage exercé par les institutions agricoles sur l’économie japonaise d’avant-guerre(*1) ».

D’après MM. Hayashi et Prescott, le facteur principal a été l’accélération de la redistribution des ressources – notamment la main-d’œuvre – du secteur agricole, à productivité relativement faible, vers le secteur non agricole, qui jouissait globalement d’un plus haut niveau de productivité et de revenu par habitant. Les deux auteurs affirment que la raison principale de cette accélération a été la suppression des obstacles à la migration en place avant-guerre, du fait des réformes de l’après-guerre qui ont sapé le système patriarcal. Ils remarquent que, dans le code civil en vigueur avant-guerre, le chef de famille était autorisé à garder son héritier mâle (en général le fils aîné) sur l’exploitation plutôt que de l’autoriser à migrer vers la ville. En privant le chef de famille de ces pouvoirs discrétionnaires, le code civil et la constitution d’après-guerre ont supprimé un obstacle important à la migration et à la redistribution de la main-d’œuvre.

La distribution des ressources et la présence ou l’absence de barrières à la redistribution constituent indubitablement des éléments importants pour la compréhension de la croissance économique à long terme. En établissant une relation quantitative entre la vitesse de la réaffectation des ressources du secteur agricole et le rythme de la croissance économique au Japon, MM. Hayashi et Prescott ont apporté une précieuse contribution à notre compréhension du « miracle » japonais d’après-guerre. Mais leurs conclusions en ce qui concerne la nature spécifique des barrières à la redistribution entre les secteurs agricole et non agricole offrent matière à débat. Somme toute, vu l’ampleur de l’écart de revenu entre ces secteurs, les « patriarches » eux-mêmes auraient eu intérêt à migrer vers les villes.

En ce qui concerne la réaffectation des ressources et la croissance économique après la Seconde Guerre mondiale, j’ai une autre explication à proposer, axée quant à elle sur les changements institutionnels amorcés pendant la guerre. À cette époque, le gouvernement japonais a mis en chantier un vaste éventail de réformes visant à mobiliser les ressources en vue de l’effort de guerre, comme je l’ai abondamment expliqué ailleurs(*2). La réaffectation de la main-d’œuvre à l’industrie des munitions a constitué un aspect important de cet effort de mobilisation.

Dans le cadre du Plan de mobilisation de la main-d’œuvre, le gouvernement a mis en œuvre des politiques au service de ses objectifs stratégiques d’affectation de la main-d’œuvre aux industries de guerre. À cette fin, il a notamment nationalisé les agences de l’emploi qui se trouvaient jusque-là sous la tutelle des municipalités et instauré un système dans lequel ces agences travaillaient en étroite collaboration avec les écoles locales au placement des jeunes diplômés – une source essentielle de main-d’œuvre fraîche – dans l’ensemble de la région(*3). Cette formule coopérative de coordination de l’emploi patronnée par l’État a constitué le fondement institutionnel des principaux mécanismes de redistribution utilisés après-guerre sur le marché du travail, et notamment le marché des nouveaux diplômés. Au premier rang de ces mécanismes figurent les programmes shûdan shûshoku (emploi groupé) qui aidaient les jeunes gens des collectivités rurales à partir en masse vers les villes pour y chercher du travail, une fois obtenu leur diplôme de fin d’études secondaires(*4).

Selon moi, le principal facteur de l’accélération de la redistribution des ressources mise en lumière par l’article de MM. Hayashi et Prescott réside dans le renforcement de la fonction coordinatrice du marché du travail produit par ces changements institutionnels. Avant la guerre, le coût des transactions liées à la coordination du marché du travail constituait un obstacle majeur à la redistribution de la main-d’œuvre entre les secteurs. Les changements systémiques institués par le gouvernement ont réduit cet obstacle.

C’est en gros le même processus qu’on observe dans la redistribution des capitaux, autre facteur clef de production. Pendant la guerre, le gouvernement a adopté des politiques visant à orienter prioritairement la distribution des fonds vers les industries de guerre et les obligations d’État. Cette campagne massive de collecte et de distribution de fonds à l’échelle nationale a conduit, entre autres résultats, au remplacement du financement direct, qui avait servi de support au développement économique avant la guerre, par un système à expansion rapide de financement indirect fondé sur l’épargne bancaire et postale. Après-guerre, ce dispositif a servi pendant de nombreuses années de fondement financier à la croissance économique rapide en facilitant l’absorption de l’épargne et l’efficacité de la distribution des capitaux.