Fukushima, sa seconde terre natale

Lorsqu’il habitait à Fukushima, Bruce Huebner a eu un véritable coup de cœur pour la région, tant pour ses habitants que pour la richesse de son environnement naturel. Pour lui, la préfecture de Fukushima est devenue une seconde terre natale. Même s’il habite maintenant à Yokohama, encore aujourd’hui, il s’y rend toujours deux fois par semaine, notamment pour enseigner la musique à l’université de Fukushima. Depuis 2005, il joue également avec d’autres artistes comme Curtis Patterson, un joueur de koto, comme lui natif des États-Unis. Ensemble, ils partent en tournée à travers toute la région du Tôhoku. (Voir notre article : Garder la musique traditionnelle en vie : le joueur de koto Curtis Patterson)

Comme beaucoup, Bruce Huebner n’a pu qu’être spectateur des événements tragiques de mars 2011. Cependant, il ne s’est pas laissé abattre ni ne s’est laissé envahir par ses émotions. Comme par réflexe, il a immédiatement pris son shakuhachi s’est rendu auprès des personnes touchées par la catastrophe. Lorsqu’il a appris qu’une partie des habitants de la ville de Futaba avait dû évacuer vers une salle omnisports au nord de Tokyo, il s’est précipité sur place, faisant entendre le son de son instrument parmi sinistrés, bénévoles et journalistes.

Bruce Huebner interprète des chansons folkloriques min'yo pour les habitants qui ont été touchés de plein fouet par la catastrophe (© Bruce Huebner)
Bruce Huebner interprète des chansons folkloriques min’yo pour les habitants qui ont été touchés de plein fouet par la catastrophe (© Bruce Huebner)

Bruce Huebner admet avoir traversé une période de doutes au début. « Je me demandais comment j’allais être accueilli, à l’époque où tout un chacun était à pied d’œuvre pour tout reconstruire pour parfois repartir de zéro », avoue-t-il. « Mais minimiser leur souffrance n’était absolument pas mon intention ». À son grand soulagement, il fut extrêmement bien accueilli et ses performances furent souvent saluées par des applaudissements chaleureux. Pour lui, c’est grâce à la force d’unir les cœurs que possède le shakuhachi.

L’impact fut tout aussi important sur les habitants que sur Bruce lui-même. Il s’est alors remémoré ses quelque 35 ans passés au Japon. Il confie avoir par ailleurs longtemps hésité avant de franchir le pas et de venir s’installer au Japon. « Le monde de la musique traditionnelle japonaise est très fermé, et ne faisant pas partie de cet univers, j’ai eu du mal à me faire accepter ». Mais à mesure qu’il jouait pour les victimes de la catastrophe, Bruce a eu comme la confirmation qu’il avait fait le bon choix. « Les petites différences ne sont pas ce qui est le plus important, je reste simplement reconnaissant pour les amitiés et toutes les autres choses que m’a apportées le shakuhachi ».

Transporter les gens « chez eux » grâce à la musique

De nombreux spectateurs des premiers concerts de Bruce Huebner au temple Munô-ji étaient les personnes évacuées de la ville de Namie, qui vivaient alors dans des logements temporaires de la ville de Kôri. C’est lorsqu’ils assistaient à un atelier d’écriture de sutra au temple qu’ils avaient vu l’Américain donner des représentations dans des centres d’évacuation. C’est donc tout naturellement qu’ils ont souhaité organiser un événement dans leur nouvelle communauté.

« Par l’intermédiaire de ces concerts, je voulais faire de la musique, bien sûr, mais aussi rapprocher les gens les uns des autres, pour former un groupe solidaire », explique Bruce. Même si les Japonais s’intéressent de moins en moins aux traditions passées, le shakuhachi a une sonorité particulière, invitant celui ou celle qui l’écoute à la rêverie et à la nostalgie.

Pour Bruce, cela tient au lien profond avec la nature propre à la musique traditionnelle japonaise. En 2007, il s’est associé à Curtis Patterson pour produire l’album Going Home. L’opus mélange des thèmes personnels à la nostalgie de leurs villes natales respectives. Les deux artistes décrivent leur album comme un poème tonal. « Nous voulions revenir aux origines de la musique traditionnelle en mêlant les éléments naturels de la montagne, du ruisseau, de la forêt, du vent et du ciel », explique Bruce. Cet appel à un retour aux racines n’a fait que s’amplifier après le tremblement de terre du Tôhoku.

Réunis dans la salle principale du temple Munô-ji, les spectateurs écoutent Bruce Huebner avec la plus grande attention. Il interprète une envoûtante ballade folklorique locale. Avec son énergie naturelle, le morceau transporte le musicien comme le public vers des villes et des quartiers éparpillés, enfouis dans leurs souvenirs, des endroits qu’ils appellent « chez eux ».

(Photo de titre : Bruce Huebner au temple Munô-ji de la ville de Kôri, dans la préfecture de Fukushima. Reportage de Kawakatsu Miki ; photos de Nagasaka Yoshiki, sauf mentions contraires)