Ozu, un cinéaste dans son temps

Pour mieux comprendre cette évolution, il faut s’intéresser à l’homme qu’était Ozu, et à l’époque qui était la sienne.

Le travail du spécialiste d’histoire culturelle Tanaka Masasumi (1946-2011, spécialiste de cinéma et d’histoire culturelle, expert en études sur Ozu. Ses principaux ouvrages sont Vers Ozu Yasujirô — Histoire du cinéma moderniste et Autour d’Ozu Yasujirô), grâce à une approche totalement différente, a conféré aux études sur Ozu une profondeur nouvelle. Tanaka, à l’issue d’une recherche bibliographique quasi exhaustive, fruit de longues années consacrées à compulser journaux et magazines anciens, parvient dès son premier ouvrage Ozu Yasujirô — Paroles, 1933-1945 publié en 1987, à révéler l’« univers » formé par la vie et l’œuvre d’Ozu, cinéaste précurseur du Japon en voie de modernisation.

Tanaka aborde de nombreuses questions, mais il révèle notamment qu’entre 1937 et 1939, enrôlé dans l’armée de terre, Ozu était en Chine. A l’armée, Ozu n’a bénéficié d’aucun statut particulier en tant qu’intellectuel, il a été envoyé au front. Il a sûrement connu lui aussi, du côté des agresseurs, l’horreur de la guerre, conclut Tanaka en s’appuyant sur une large documentation. Le lecteur comprend que cette expérience est sans doute constitutive de la recherche du formalisme dans laquelle se lance Ozu après-guerre.

Photo avec l’aimable autorisation de Shochiku Co., Ltd.

Nous l’avons déjà dit, Ozu est un cinéaste qui est allé jusqu’au bout d’une esthétique extrêmement personnelle. Pour autant, il n’a pas travaillé en dehors de son époque. Les ouvrages de Tanaka nous le rappellent. Signalons que nombre des livres de ce spécialiste, rétif à l’académisme et jaloux de son indépendance, n’ont pas encore été traduits en langue étrangère.

L’attrait inépuisable d’Ozu

Ozu a inspiré nombre d’autres auteurs et d’autres livres jusqu’à nos jours. En cette fin d’année 2013, il est l’objet d’une nouvelle tentative : redécouvrir la vie et l’œuvre d’Ozu en tant qu’« ultra-moderniste » ami des grands peintres, détenteur d’une forte sensibilité graphique, auteur de textes à la saveur particulière et fin coloriste. Le résultat de ces travaux est à découvrir à travers l’exposition « L’iconographie de Yasujirô Ozu » du National Film Center au sein du Musée National d’Art Moderne de Tokyo. Dans l’art mouvant qu’est le cinéma, comment l’art fixe de l’iconographie a-t-il nourri Ozu ? C’est une nouvelle voie d’étude qui s’ouvre aujourd’hui à nous.

En 2012, la revue de cinéma britannique Sight & Sound attribuait à Voyage à Tokyo la première place du classement mondial des plus grands films établi par 358 cinéastes du monde entier. C’est évidemment une bonne nouvelle, mais il est dommage de limiter cet honneur à Voyage à Tokyo, d’en faire ainsi un film à part. Toute la filmographie d’Ozu est en soi une œuvre à part entière, aux multiples facettes qui méritent d’être étudiées, et à l’attrait inépuisable.

(*1) ^ Tanaka Kinuyo (1909-1977)
L’une des plus grandes actrictes japonaises, souvent dirigée par Ozu Yasujirô, notamment dans Une poule dans le vent. Elle a aussi joué dans Aizen Katsura, La Vie d’O’Haru femme galante, Sandakan no 8.