Les préfectures et la centralisation

Des hommes d’État comme Kido Takayoshi, de Chôshû, et Ôkubo Toshimichi, de Satsuma, redoutaient que le gouvernement s’effondre si rien n’était fait pour prévenir ce risque. Ayant résolu d’abolir tous les domaines, ils rassemblèrent à Tokyo 8 000 soldats de Satsuma, Chôshû et Tosa et annoncèrent l’entrée en vigueur de leur décision en août 1871. Les domaines étaient remplacés par des préfectures soumises à l’autorité du gouvernement central. Les chefs des domaines furent convoqués à Tokyo pour en être informés et ordre leur fut donné de résider dans la capitale.

Kido et Ôkubo s’attendaient à ce que cette initiative révolutionnaire suscite une forte opposition, mais la réaction fut étonnamment modérée. Peut-être cela s’explique-t-il en partie par l’annonce, faite par le gouvernement de Meiji, qu’il allait prendre en charge les dettes des domaines et payer la solde de leurs samouraïs. Toujours est-il que les domaines disparurent et que le nouveau gouvernement réussit à unifier politiquement le pays. C’est ainsi que furent posées en peu de temps les fondations d’une remarquable transformation sociale. En se modernisant rapidement, le Japon entendait renforcer sa puissance économique et militaire, et éviter de devenir une colonie de l’Occident.

Kido Takayoshi (à gauche) et Ôkubo Toshimichi, les architectes du système des préfectures (photo avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

La rébellion des samouraïs

Sous le shogunat, les agriculteurs étaient la cible principale de la fiscalité. Leur revenu dépendant des récoltes, il variait considérablement d’une année sur l’autre. Le gouvernement de Meiji entreprit de prélever l’impôt sur les propriétaires terriens et émit des certificats attestant de la valeur des terres. En 1873, il établit le taux d’imposition pour les propriétaires terriens à 3 % de la valeur de leurs terres. L’État se dotait ainsi d’une source fiable de recettes fiscales, payées en espèces plutôt qu’en riz, et la stabilité était assurée pour la poursuite de la modernisation.

Continuant sur sa lancée, le nouveau gouvernement prit des mesures pour en finir avec l’ancien système de classes, où la population était divisée en samouraïs, , agriculteurs, artisans et marchands, et améliorer l’égalité. Après quoi il instaura un service militaire obligatoire de trois ans pour tous les Japonais de sexe masculin âgés de 20 ans. La première armée régulière du Japon était formée de ces conscrits.

Le mécontentement s’accumulait à mesure que les samouraïs perdaient le contrôle du secteur militaire. Le remplacement des domaines par les préfectures les priva de leurs principaux employeurs. Leurs rémunérations héréditaires furent graduellement abolies et les certificats fournis par l’État s’y substituèrent définitivement en 1876. L’usage des noms de famille, jadis une prérogative des seuls samouraïs, fut élargi à l’ensemble de la population et l’interdiction du port de l’épée vint porter un coup supplémentaire à l’identité de la classe des guerriers. Les motifs de mécontentement s’accumulant, le gouvernement de Meiji se trouva confronté à une succession de soulèvements, particulièrement en 1877, avec la rébellion de Satsuma, menée par le fameux Saigô Takamori, dont il fut question plus haut. La nouvelle armée nationale déploya toute sa puissance pour dompter l’insurrection, qui constitua la dernière menace à l’autorité du gouvernement de Meiji.

Pour obtenir satisfaction, les citoyens mécontents eurent désormais recours à un nouvel outil, qui n’allait pas tarder à s’imposer sous le nom de Mouvement pour la liberté et les droits du peuple. Le mouvement prit son origine dans la dénonciation par Itagaki Taisuke, de Tosa, de la captation du pouvoir au sein du gouvernement par le clan Satsuma-Chôshû. Itagaki prônait la création d’une assemblée nationale permettant aux citoyens de participer à l’exercice du pouvoir. Née d’un petit groupe de samouraïs mécontents, cette campagne s’élargit et recruta des partisans chez les riches agriculteurs et, pour finir, chez les citoyens ordinaires.

En mars 1877, la bataille de Tabaruzaka fut le dernier affrontement majeur de la rébellion de Satsuma. (Photo avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque nationale de la Diète)

La Constitution de Meiji

C’est dans ce contexte que le gouvernement entreprit de rédiger une constitution. La tâche était urgente si le Japon voulait être reconnu internationalement comme un État moderne et obtenir la révision des traités inéquitables, mais c’est avant tout le mouvement populaire pour les droits qui a poussé le gouvernement à agir. Les militants de ce courant réclamaient non seulement une assemblée nationale, mais encore une constitution, et de nombreux projets rédigés par leurs soins étaient en circulation. Les droits et la démocratie étaient des motifs récurrents de ces textes, mais certains d’entre eux, inspirés par la Constitution française, avaient une teneur plus radicale. De leur côté, les autorités cherchaient à renforcer le pouvoir du système impérial et des clans, même si, au sein du gouvernement, certains éléments, comme Ôkuma Shigenobu, plaidaient pour l’adoption d’un document progressiste, sur le modèle britannique.

Choqué par le plaidoyer d’Ôkuma, les hauts dignitaires l’écartèrent du gouvernement en 1881 et expédièrent Itô Hirobumi en Europe pour un voyage d’étude. Après avoir comparé diverses constitutions européennes, Itô recommandait de prendre pour modèle le système allemand, qui avait le mérite de mettre en avant la puissance impériale. À son retour au Japon, il nuança sa position de façon à prendre en compte la situation locale et soumit son projet au Conseil privé de l’empereur, un corps consultatif chargé de débattre des projets de constitution.

Plusieurs débats ont eu lieu au Conseil privé, à l’occasion de réunions auxquelles assistait l’empereur Meiji, avant que la Constitution de l’Empire du Japon soit promulguée le 11 février 1889. Elle avait ceci de remarquable qu’elle qualifiait le statut de l’empereur de « sacré et inviolable » et lui conférait un pouvoir absolu. Il associait dans sa personne la souveraineté, le commandement suprême des armées et de la marine, et le pouvoir de nommer et révoquer le cabinet. Dans le même temps, les citoyens se voyaient accorder un large éventail de droits, dont la liberté de religion, d’occupation et de parole dans les limites de la Constitution. Il semble que ce soit à la demande d’Itô que ces droits ont été inclus dans le texte.

La promulgation de la Constitution de Meiji (photo avec l’aimable autorisation de la Bibliothèque métropolitaine de Tokyo)

Bien qu’Itô ait été l’une des figures centrales du clan Satsuma-Chôshû, qui tenait les rênes du gouvernement de Meiji, ses initiatives en vue de renforcer la politique des partis via la fondation du Rikken Seiyûkai (« Les Amis du gouvernement constitutionnel ») suggèrent une certaine propension au libéralisme. En tolérant une large interprétation de la Constitution, il ouvrit en outre la porte à une lecture démocratique de la nouvelle loi fondamentale du pays. C’est sur ce terreau que naquit l’idée que l’empereur lui-même est un organe de l’État, conformément à la théorie défendue au XXe siècle par le juriste Minobe Tatsukichi (1873-1948). Dans le même temps, si l’on s’en tient à une lecture strictement littérale, l’empereur détenait le pouvoir suprême. C’est sur la première interprétation que reposait la fondation de la démocratie de Taishô, tandis que la seconde sous-tend les années sombres du militarisme et de la guerre. Quoi qu’il en soit, le Japon, doté de sa nouvelle Constitution, entra dans l’Histoire comme le premier État moderne du continent asiatique.

Chronologie des événements majeurs de la Restauration de Meiji

1853 Le commodore de la marine américaine Matthew Perry pénètre dans les eaux japonaises avec ses « navires noirs ».
1854 Signature du Traité de paix et d’amitié entre le Japon et les EU
1858 Signature du Traité d’amitié et de commerce entre le Japon et les EU
Début de la purge d’Ansei
1860 Ii Naosuke, l’homme fort du shogunat, est assassiné devant la porte Sakuradamon.
1863 Les extrémistes de Chôshû sont expulsés de la cour impériale de Kyoto.
1866 Formation de l’alliance Satsuma-Chôshû
1867 Le shôgun Tokugawa Yoshinobu remet le pouvoir (taisei hôkan) entre les mains de l’empereur Meiji.
1868 Émission du décret restaurant le pouvoir impérial (ôsei fukko)
Début de la guerre civile de Boshin avec la bataille de Toba-Fushimi
Accord entre Katsu Kaishû et Saigô Takamori pour une reddition pacifique du château d’Edo
Promulgation du Serment en cinq articles par le nouveau gouvernement de Meiji
Edo est rebaptisée Tokyo.
La nouvelle ère prend le nom de Meiji.
1869 À l’issue de la guerre civile de Boshin, le nouveau gouvernement prend le contrôle de l’intégralité du territoire japonais.
Les domaines restituent à l’État leurs territoires et leurs habitants.
1871 Remplacement des domaines par les préfectures
1876 L’interdiction du port de l’épée et l’abolition des rémunérations héréditaires provoquent une vague mécontentement dans la classe des samouraïs.
1877 Début de la rébellion de Satsuma, qui s’achève la même année avec le suicide rituel de Saigô Takamori.
1889 Promulgation de la Constitution de Meiji

(Photo de titre : l’empereur Meiji traverse la rivière Tama avec son entourage alors qu’il quitte Kyoto pour aller s’installer à Tokyo. Avec l’aimable autorisation du Musée d’histoire locale de la ville d’Ôta.)