À suivre…?
Malgré sa longueur, le roman n’était pas achevé. Malgré les dix ans d’écriture, l’auteur ne voulait toujours pas abandonner son récit. À la fin du deuxième volume, alors que l’histoire est apparemment terminée, les mots qui clôturent la toute dernière page sont : « Fin de la première partie »… Komatsu avait-il donc vraiment une suite en tête?
« Je me souviens lui en avoir parlé. Je pensais que La Submersion du Japon était achevée et qu’elle était tout à fait satisfaisante en l’état. Mais il insistait : “Laissez-moi dire qu’il s’agit de la première partie.” Ainsi, dans l’introduction rédigée par Komatsu pour la collection Kappa Novels, on peut lire : “Je veux que les lecteurs considèrent ce récit comme étant la première partie d’un roman fleuve.”
Il prévoyait d’écrire une suite et de raconter ce qui arriverait aux Japonais après qu’ils aient été dispersés dans le monde entier. Il voulait l’intituler “La Dérive du Japon” (Nihon hyôryû). Je ne m’en suis pas rendu compte à l’époque, mais j’ai compris plus tard en feuilletant ses archives qu’il avait en fait déjà commencé à travailler sur cette deuxième partie. J’ai eu des remords alors, car je me suis dit que j’aurais peut-être dû l’encourager à poursuivre ».
Pour Komatsu, La Submersion du Japon était un opus magnum inachevé. Au cours de l’été ayant suivi la première publication, Komatsu et son éditeur sont partis faire le tour de l’Australie. « C’était en partie un cadeau de la maison d’édition, une façon de le remercier que le livre soit devenu un best-seller, mais lui voulait aussi en profiter pour poursuivre ses recherches et s’atteler à la suite. »
Komatsu a ensuite effectué un autre voyage d’étude avec une équipe dirigée par le géophysicien Takeuchi Hitoshi. Ils ont alors visité l’Islande, l’un des pays au monde où le volcanisme est le plus intense .
Komatsu a en quelque sorte publié une version de cette deuxième partie. Ce texte, coécrit avec Tani Kôshû, a servi de scénario à la deuxième adaptation cinématographique de La Submersion du Japon (2006). Mais Hamai explique que le projet initialement prévu pour « La Dérive du Japon » était probablement différent du scénario de ce film. « Il se faisait un peu vieux et je ne pense qu’il n’avait plus l’énergie nécessaire pour concrétiser le vaste projet premièrement envisagé. »
« Être japonais, qu’est-ce que cela veut dire ? »
Qu’avait-il en tête en écrivant La Submersion du Japon ? Hamai a sa petite idée.
« C’est à peu près à ce moment-là que Yamamoto Shichihei fait paraître sous le pseudonyme d’Isaiah Ben-Dasan un livre intitulé “Les Japonais et les Juifs” (Nihonjin to yudaya-jin). Malgré ce détour par la figure du Juif, cet ouvrage abordait en fait la question de la japonité. Or, ce livre a également été un énorme best-seller. Dans La Submersion du Japon, Komatsu imaginait que les Japonais perdaient leur patrie et finissaient en diaspora émaillée sur tout le globe, un peu comme les Juifs l’avaient été. Je pense que c’était l’une des thématiques fortes du livre. À situation similaire, les Japonais survivraient-ils et sauraient-ils préserver leur identité, comme a pu le faire le peuple juif ? Comment les Japonais s’en sortiraient-ils si, perdant leur patrie, ils en étaient réduits à la diaspora ? Je pense que Komatsu voulait explorer cette idée. Après “La Submersion”, il y aurait eu “La Dérive”, et cet ensemble aurait donné “La Destruction du Japon”. Je pense que c’était l’idée. »
Komatsu, qu’en disait-il ? Il s’était confié sur ce qui l’avait motivé à écrire ce roman :
« En commençant à écrire ce livre, je voulais surtout parler de la guerre… J’avais le sentiment que les Japonais étaient comme drogués, grisés par la soudaine croissance économique, que s’enrichir était devenu leur marotte. Alors que pendant la guerre, les Japonais étaient censés être prêts à tous les sacrifices, à se battre jusqu’à la mort, là, c’était comme si cette lutte titanesque n’avait jamais eu lieu. Tout avait été oublié. Et moi, je me retrouvais avec un chaos de pensées et de sentiments tourbillonnant dans mon esprit. Au final, qu’est-ce que cela signifiait pour le Japon d’être au coude-à-coude avec le reste du monde ? »
« Avec ce roman, je voulais donc plonger ces Japonais si satisfaits d’eux-mêmes dans une situation catastrophique, même fictive, et qu’ils aient à endosser ce traumatisme de perdre leur patrie. J’avais très envie de réfléchir encore à ce que cela signifie d’”être japonais”. Le Japon, quel genre de pays est-ce donc ? » (Extrait de l’« Autobiographie de Komatsu Sakyô : À la recherche de l’existence », Komatsu Sakyô jiden : Jitsuzon o motomete)
À la fin de la guerre, Komatsu a 14 ans. Il vit à Nishinomiya, dans la préfecture de Hyôgo, près d’Osaka. La ville et ses environs ne sont plus qu’un champ de ruines après les bombardements qui viennent de s’abattre sur la région. Ce souvenir est-il le déclencheur de ses écrits ultérieurs ? Plusieurs épisodes de La Submersion du Japon sont sans doute nés du sentiment d’horreur et de désarroi qu’a dû ressentir l’auteur quand, adolescent, il a vu son monde réduit en poussière. Et que dire du climax du livre, quand il décrit ces îles qui sombrent, englouties, et que le Japon est effacé de la carte.
Comment réagir à la catastrophe ? Le réalisme saisissant des descriptions de l’auteur suggère qu’il s’est inspiré d’expériences vécues. Y aurait-il un pays pour accueillir ces réfugiés japonais à la recherche désespérée d’un nouveau foyer ? Ces scènes restent marquantes. D’autant que, 50 ans plus tard, le Japon n’a pas tellement changé.
« Je lis La Submersion du Japon comme une œuvre littéraire », explique Hamai. Dans la scène où le professeur Tadokoro et Onodera plongent dans les profondeurs de la fosse océanique, il décrit par exemple, le sous-marin s’enfonçant “comme un cercueil de métal aspiré de plus en plus profondément par la terrible pression de l’abîme”. Ils descendent, encore et encore, conscients qu’avec la pression de l’eau, la moindre fissure dans le fuselage du sous-marin signerait instantanément leur arrêt de mort. C’est de la science-fiction, mais c’est aussi et surtout de la littérature, ses descriptions sont si puissantes, son style si dépouillé. Et vous savez, la Terre est en constante évolution, elle se transforme au fur et à mesure qu’elle tourne sur son axe. À l’échelle géologique, qui sait... peut-être qu’un jour, ces îles sombreront réellement et que le Japon disparaîtra vraiment. Si on pouvait accélérer le temps, on verrait peut-être que ce livre n’est pas un roman fantastique mais un ouvrage d’anticipation. »
C’est un pur hasard, mais en 2023 on a célébré le cinquantenaire de la publication de « La Submersion du Japon » mais aussi le centenaire du Grand tremblement de terre du Kantô, qui a dévasté Tokyo le 1er septembre 1923, la catastrophe naturelle la plus meurtrière de l’histoire moderne du Japon. Un demi-siècle après sa parution, ce classique de la science-fiction écrit par Komatsu Sakyô continue de mettre en garde nos sociétés de complaisance contre la menace d’une terre toujours susceptible de se déchainer.
(Photo de titre : Komatsu Sakyô répondant aux questions d’un journaliste lors d’un interview tenue au Hotel Plaza Osaka le 16 octobre 1978. Kyôdô)

