Au final, la liberté
« Avec mon scénario assez particulier, il était évident que j’allais me faire taper sur les doigts par le producteur pour obtenir ce que je voulais, mais il y avait plusieurs choses sur lesquelles il n’était pas question pour moi de transiger. Ce n’est peut-être pas comme ça qu’on monte un scénario, mais je sentais que si je ne m’imposais pas, alors il n’en sortirait rien de personnel. Plus que l’histoire générale, ce qui m’intéressait, c’était l’expression de tel personnage à tel moment, telle couleur à tel moment, ce que je voulais, c’était des morceaux, des bribes de quelque chose. Je ne suis pas doué pour raconter une histoire, ce n'est pas mon style, ce que je veux, c’est faire passer une atmosphère et des émotions qui se dégagent d’une suite d'images et de couleurs. »
« La composition de ces scènes était réfléchie dès le début. Je me suis écarté délibérément des solutions convenues de l’élaboration d’un film, pour construire une continuité où le temps suit un enchaînement de sensations. Ce qui ne veut pas dire qu’on soit dans le pur symbolisme. Il y a des personnages, des événements réels surviennent, une toile de fond cinématographique reste en place. Mais alors que cet enchaînement de sensations "garde les pieds sur terre", il est en même temps comme "en lévitation", et l’équilibre entre ces choses, c’était mon grand thème, dans ce film. »
Il ne fait pas de doute que cette sensation de flottement si particulier dans le film, le sentiment d’un « ailleurs » est amené par le metteur en scène par le choix d’un tournage entièrement en extérieur à Taïwan. Toute l’équipe, à l’exclusion du cameraman, était taiwanaise.
« Mes musiques de film sont toutes nées d’un premier film qui était taiwanais. Autrement dit, pour moi, le pays natal du cinéma, c’est Taïwan. Et puis les couleurs, les milieux, les terroirs de Taïwan sont tellement fascinants, je voulais tourner ici. Aucune autoroute ni train à grande vitesse ne va à Hualien, on ne peut atteindre le lieu que par un unique train local qui longe la mer. C’est pourquoi la nature y est si belle, ce qui inversement, était cause d’angoisse compte tenu des problèmes que pouvaient poser le moindre souci météo sur le tournage. L’équipe technique locale n’était pas aux anges. Mais ça me plaisait vraiment, alors j’ai insisté. »
« L’équipe taiwanaise a été remarquable. La qualité technique de l’équipe, en particulier, était extraordinaire. J’ai pourtant demandé des choses compliquées, mais jamais je n’ai subi un seul refus de leur part. Concernant l’équipe de réalisation, en revanche… Une fois, j’ai réuni tout le monde pour dire que je n’étais pas satisfait, et le lendemain, il n’y avait plus personne (rires) ! Les deux tiers du film ont été tournés sans assistant-réalisateur, c’est l’interprète qui a pris l’intérim ! »
Du fait de ce tournage dans la nature parfois très rude de Taïwan, Paradise next montre à l’écran des paysages absolument uniques dans le cinéma japonais. Quel est donc ce « paradis » dont parle le titre ?
« Je crois que les gens ne font que tourner autour des instants où ils pourraient se sentir heureux. Ils pensent se diriger vers le bonheur, mais en fait, ils l’ont dépassé, ou au contraire, ils s’en éloignent. Mais si on ne se retourne pas, on ne saura jamais que cet instant a bien existé, je crois. La vie est remplie de choses positives comme négatives, nous existons avec toutes sortes de contradictions en nous, mais il y une seule chose que j’aimerais bien que les gens ressentent en assistant à la dernière scène du film : un sentiment de liberté. Celle qui est la plus difficile à sentir pour nous, aujourd’hui, celle que l’on ressent quand on a tout perdu, celle de pouvoir fuir ce que nous ne pouvions pas fuir. Cet instant, cette atmosphère, je voudrais que l’on puisse, non pas l’expliquer, mais le sentir fortuitement.
(Photos : Hanai Tomoko, sauf mention contraire. Interview : Matsumoto Takuya, de Nippon.com)
Le film
- Acteurs et actrices : Tsumabuki Satoshi, Toyokawa Etsushi, Nikki Hsin-Ying Hsieh, Kaiser Chuang, Ôtaka Akira
- Réalisateur / Scénariste : Hanno Yoshihiro
- Musique : Sakamoto Ryûichi, Hanno Yoshihiro
- Année de production : 2019
- Durée : 111 minutes






