Le déroulement d’un combat entre malvoyants

— Vous aviez 21 ans lors de vos premiers Jeux paralympiques, à Atlanta en 1996, où à la surprise générale vous avez remporté la médaille d’or. Quelles impressions vous avait donné, à l’époque, le fait de combattre au plus haut niveau mondial ?

F.S  J’étais alors étudiant en troisième année de physiothérapie. Mon premier semestre d’internat venait de se terminer, c’était les vacances d’été. En fait, c’était la première compétition internationale à laquelle je participais. Pour vous parler franchement, j’étais prêt à décrocher la lune, j’étais assez orgueilleux pour croire que je l’aurais les doigts dans le nez, je ne connaissais aucun de mes adversaires, mais cette médaille d’or, disons que je l’ai décrochée avec ma seule jeunesse et mon élan. Mais en réalité, ils étaient tous super forts, je n’en revenais pas (rires).

À l’époque, en judo pour déficients visuels, les combats ne commençaient pas en prise. On était face à face, on se touchait pour vérifier le corps de l’adversaire, puis on ramenait les bras le long du corps et seulement à ce moment le combat commençait. Autrement dit, l’engagement commençait à bout portant mais sans contact.

— Très différent des assauts d’aujourd’hui, alors.

F.S.  Exact. C’était extrêmement difficile, surtout pour la classe B1 (aveugles complets). Enfin, nombreux étaient ceux qui disaient que c’était une question d’habitude, mais quoi qu’il en soit, la règle a changé et ça fait une sacrée différence.

— Le combat qui commence en tenant le col et la manche de l’adversaire est la principale caractéristique du judo pour déficients visuels, n’est-ce pas ?

F.S.  Effectivement, c’est en agrippant votre adversaire que vous percevez instantanément les premières informations sur celui que vous allez combattre. C’est là que vous comprenez si c’est un costaud, s’il risque de vous donner du fil à retordre, toutes ces informations vous parviennent à travers le contact de son dôgi (kimono de judo). Puis le combat commence et plein de nouveaux renseignements circulent dans votre tête : « voilà, je me doutais qu’il allait m’attaquer sur les techniques que je n’aime pas… », « mais où je vais bien pouvoir l’attaquer ? », « il est fort aux techniques de pieds… »

— Quelles informations recevez-vous de chacune de vos deux mains, la main tsurite (« la main crocheteuse », celle qui tient le col de l’adversaire) et la main hikite (« la main tireuse », celle qui le tient la manche) ?

F.S.  La main tsurite est l’essentielle. Les poings sont au contact du tronc et de la poitrine, on sent facilement la pression et la résistance. Au moment où l’adversaire passe une attaque aussi, le tsurite joue le rôle de capteur, ce qui vous permet de trouver la parade la plus efficace, Et inversement, vos attaques à vous aussi reposent sur la mobilité et la fermeté de votre tsurite. Ensuite, votre adversaire va bouger, alors la main au col vous sert à percuter un peu son cou. Ce sont les gestes essentiels, aussi bien en attaque qu’en défense.

— Il faut un peu de temps pour vous faire une image du genre d’athlète qu’est votre adversaire…

F.S.  Ne pas se presser, ne pas extérioriser, rester froid et concentré. Récemment, j’ai bien gagné en résilience et en endurance, je ne panique plus quand quelque chose que je voulais faire ne marche pas comme je voulais. En combat, cela me permet d’essayer toutes sortes de choses et d’élargir mes choix.

— Vous avez un schéma de combat préféré ?

F.S.  En premier lieu, rendre les points forts de l’adversaire inopérants. Je suis assez doué aussi pour déranger le dôgi de l’adversaire, ça énerve pas mal de monde. Et quand l’adversaire n’arrive pas à placer sa technique préférée, on se dit que ça marche ! Il faut donc vite trouver le point fort de l’adversaire pour le ruiner sur son terrain. C’est ça mon combat type. Après, je m’impose au mental. Récemment, j’aime bien la jouer à celui qui supportera le plus longtemps, aussi, montrer qui a la plus forte motivation.