Un besoin urgent de revoir les mesures de gestion des risques liés aux catastrophes naturelles
Il a fallu attendre 1995 et le grand tremblement de terre de Kobe, pour que l’on prenne conscience de la reprise des activités sismiques de la fosse sous-marine de Nankai qui s’étend sur plus de 900 kilomètres le long de la côte est du Japon et correspond à la zone de subduction entre les plaques de la mer des Philippines et de l’Eurasie. Jusque-là, l’attention des sismologues avait été accaparée par les séismes de la région du Tôkai, au nord-est de la fosse de Nankai, depuis la baie de Suruga jusqu’à la préfecture de Shizuoka. En outre, depuis la promulgation de la Loi relative à la prévention des tremblements de terre à grande échelle de juin 1978, on croyait à tort que ce type de cataclysme pouvait être prévu à l’avance.
Mais devant l’étendue inimaginable des ravages du Grand tremblement de terre du nord-est du Japon de 2011, les spécialistes ont été amenés à reconsidérer l’envergure possible des futurs séismes. On pense à présent qu’un tremblement de terre majeur dans la fosse de Nankai englobant les zones sismiques de Nankai et de Tôkai, et un séisme dévastateur qui se produirait juste en dessous de Tokyo pourraient poser des risques énormes au niveau national. De même, une onde de tempête dans la baie de Tokyo ou des inondations le long des fleuves Tone et Ara – qui traversent la capitale et les préfectures alentours – sont elles aussi susceptibles de plonger le pays dans une situation critique.
La série de violentes secousses sismiques survenue en avril 2016 à Kumamoto, dans l’île de Kyûshû, a prouvé quant à elle que la Loi sur les secours en cas de catastrophe de 1947 et la Loi de base sur les mesures en cas de catastrophe de 1961 ne permettraient pas de faire face à des séismes beaucoup plus destructeurs, et qu’elles ne seraient d’aucune utilité dans le cas d’une urgence nationale due à ce type de phénomène naturel. Tous ces textes législatifs doivent donc être amendés sans tarder. Malheureusement, le service du Bureau du Cabinet chargé de la gestion des risques des cataclysmes ne dispose pas de moyens suffisants pour acquérir les connaissances explicites nécessaires sur le sujet sous la forme de documents écrits ou visuels, de données mathématiques ou de savoirs contenus dans des manuels.
Entre juin et septembre 2018, de nouvelles catastrophes se sont succédé à un rythme rapide : séisme du nord de la préfecture d’Osaka, pluies torrentielles et inondations dans l’ouest du Japon, typhon Jebi et tremblement de terre dans la partie sud de l’île de Hokkaidô. Les autorités ont été monopolisées par la prise en charge de ces désastres tant et si bien qu’elles n’ont pas eu le temps de s’occuper de l’amendement des lois liées à la gestion des catastrophes. Par ailleurs, les inondations survenues dans l’ouest de l’Archipel ont mis en lumière un nouveau problème auquel il va falloir trouver une solution rapide, à savoir le nombre élevé de décès parmi les personnes, pour la plupart âgées, qui avaient besoin d’aide pour évacuer les lieux à temps.
Le rôle capital des nombreux bénévoles prêts à aider les sinistrés
À partir de la Restauration de Meiji, en 1868, le Japon a commencé à se transformer en un État moderne et c’est le gouvernement central qui a pris l’essentiel des mesures de gestion des risques de catastrophes. Mais au moment du grand tremblement de terre de Kobe, en 1995, les choses ont complètement changé, quand 1,4 million de personnes se sont portées volontaires pour participer à la reconstruction et au retour à la vie des zones affectées. Ce désastre a montré à quel point il est important non seulement de se prendre en main soi-même et d’agir en concertation avec les autres dans l’intérêt de la communauté, mais aussi de créer un nouveau système de collaboration avec les institutions centrales et locales. Au moment du grand séisme du Nord-Est du Japon, en 2011, les associations à but non lucratif et les organisations non gouvernementales (ONG) ont grandement aidé les victimes à retrouver une vie normale et les autorités sont à présent d’accord pour reconnaître qu’elles vont avoir un rôle indispensable à jouer dans l’avenir.
Les progrès en matière de sciences de la nature et de génie civil ont par ailleurs permis non seulement d’améliorer la précision des prévisions météorologiques au niveau local mais aussi de mettre en place des barrages pour contrôler les crues, des canaux de dérivation, des vannes, et des digues le long des rivières et des côtes, ainsi que des amortisseurs parasismiques et des systèmes d’isolation antisismique dans les grandes structures. À mon avis, tous ces éléments font partie intégrante du Japon en tant que « civilisation du désastre ». Je pense aussi que la sagesse acquise, transmise et partagée par les communautés locales à travers l’expérience de multiples catastrophes — autrement dit la « culture du désastre » — s’est développée par le biais des relations humaines. En revanche, une trop grande dépendance des infrastructures publiques et de l’aide venue d’en haut contribue à émousser notre sens inné du danger et à nous empêcher de garder vivante et active la sagesse liée à l’expérience des catastrophes.
